27.10.07
Brumaire

Egon Schiele - Soleil d'Automne - 1914
Perdre sa mort
Suspendus au grand silence noir, des soleils se balancent. Ils bercent la forêt et la terre pourrissante. Toutes les blessures anciennes s'ouvrent et perdent leur pollen. Tous les chameaux du Soudan se ruent vers la même fontaine.
J'étais là, sur le plateau boueux. Le Temps posait sur ma nuque ses mains bleues, ses mains de tordeuse de linge. Je vis passer des triangles, des cercles. Je vis passer des quadrilatères, certains avec leur circonférence circonscrite, c'étaient les chefs d'armée, d'autres avec leurs diagonales dont quelque-unes tordues et quelques autres cassées traînaient sur le sol en laissant un trait de feu, c'étaient les héros de l'Antiquité. Des vieilles lampes à huile battaient du tambour et soufflaient des sons qui déchiraient le coeur.
Maurice Blanchard
Extrait de "La hauteur des murs"
1947
22.10.07
Mon barskaia

Je n'arrive pas à reprendre pied dans le réel. Je n'ai rien a dire, je n'ai pas envie de faire l'effort du liant, de l'attention, je veux ma tanière propre où rentre le soleil, je veux encore ne rien faire. Mon arrêt s'achève ce soir et j'ai toujours mal au ventre. J'ai envie de reprendre un des bars du quartier qui ferment, un de ces bails à céder qui peuplent le quartier ruiné de Jussieu maintenant désossé. J'y servirais toutes sortes de vins, des tartines françaises et le bruit d'un flipper, on aurait le droit de fumer, le zinc serait lisse, la bière bien mousseuse, il y aurait des tabourets où caler ses pieds et des crochets pour les sacs à mains des filles. J'aurais un mot gentil pour chacun et des sourires pour tous, un tablier bleu indigo et les mains gourdes. Des mèches s'échapperaient de mon chignon, j'aurais chaud derrière mon comptoir, j'aurais envie de boire, je deviendrais plus alcoolique encore et paierais des tournées aux copains passés me voir. J'aurais un cuistot formidable et un plat du jour épatant, ce serait une cantine du quartier qui tournerait du feu de dieu. Le soir, à l'apéro, il y aurait une fraternelle et musicale ambiance, des couples s'y rencontreraient et s'embrasseraient sur des banquettes en skaï, les habitués y auraient un casier et leur rond de serviette.
16.10.07
Baton rouge

Wayne Thiebaud
Woman and Cosmetics
1963-66
Allongée sur le canapé gris, je m'applique à fabriquer de la chair pour me déployer verticale au plus vite. Je lis l'excellent "Cendrillon" d'Eric Reinhardt. Je fais souvent des pauses maniaques pour me torturer d'idées perfides, de gamberges resucées. Amoindrie, percluse, contrite, honteuse, rouée, je suis à l'idée que tu sois hanté par une autre, abandonnée pour un racolage à l'affiche. Je suis mon tyran. Je suis le nourrisson qui braille dans la chambre du fond. Je me relève de temps en temps pour me remaquiller de ce nouveau rouge à lèvres de Lancôme qui s'appelle Pense à moi.
11.10.07
Jours fragiles

Aconitt, jeune pousse.
Karl Blossfeldt
Je reviens d'une semaine blanche, opérée à la clinique, depuis le temps que je souffrais, à galoper dans Paris, mal soignée cet été, un abcès gros comme une orange, dit son poing d'homme chirurgien, amputation d'organe qui fait femme, tout ce pus à laver, puis dans la morphine j'ai tutoyé de fatales perspectives. Mais je suis sauvée. Je reviens de la chambre 216. De sa fenêtre, extraite, je vous voyais, vous, vos enfants, criant, marchant, roulant. De son balcon je tanguais de douleur contre le bruit fracassant du monde, avec le vent dans les arbres du Jardin des Plantes, en face, la déesse de la Fontaine Cuvier dorait ses seins au soleil d'octobre.
Maintenant de cette expérience de la déchirure, d'être un peu autre, je me sens heureuse, je me repose, je me laisse couler de vivre, le long des joues, une joie saumâtre rigole dans mes salières.

