31.5.06

Blue dancer 


Gino Severini
Ballerina blu - 1912

Nous divorçons, c'est terrifiant, tout se passera bien et à l'amiable. Je vais vivre une autre vie, une semaine sur deux avec le petit, à parler en premier, il m'a suivie, voici rompu notre mariage. Vite, comme un ruban dénoué évidemment. Sans haine. Consumée dans le sang-froid de ma formation, la tension au photocopieur et à l'écran mais sans pouvoir écrire. Je suis aux extrêmes, comme l'arc, tendue, sous le ciel lourd mordue au coeur, où palpite le vivant de la fin, du début, sans arrêt, en mon centre, aujourd'hui empalée sur toi ma peine. Ma joie.


24.5.06


Vassily Kandinsky
Landscape with Red Spots
1913

Agonie

J'errerai dans les rues jusqu'à l'épuisement,
je saurai vivre seule et fixer dans les yeux
les visages qui passent tout en restant la même.
Cette fraîcheur qui monte et qui cherche mes veines
est un éveil que jamais au matin je n'avais ressenti
si réel : seulement, je me sens plus forte que mon corps,
et un frisson plus froid accompagne le matin.

Ils sont loin les matins où j'avais vingt ans.
Et demain vingt et un : demain je sortirai dans les rues,
j'en revois chaque pierre et les franges du ciel.
Les gens dès demain me verront à nouveau
et je marcherai droite, je pourrai m'arrêter,
me voir dans les vitrines. Les matins de jadis,
j'étais jeune et ne le savais pas, je ne savais pas même
que c'était moi qui passais - une femme, maîtresse
d'elle même. L'enfant maigre que j'étais
s'est éveillé de pleurs qui ont duré des années :
Maintenant c'est comme si jamais ils n'avaient existé.

Je désire des couleurs et c'est tout. Les couleurs ne
pleurent pas,
elles sont comme un éveil : dès demain les couleurs
reviendront. Chaque femme sortira dans la rue,
chaque corps une couleur - et même les enfants.
Ce corps vêtu d'un rouge clair
après tant de pâleur retrouvera sa vie.
Je sentirai glisser les regards près de moi,
je saurai que j'existe en jetant un coup d'oeil,
je me verrai dans la foule. Chaque nouveau matin,
je sortirai dans les rues en cherchant les couleurs.

Cesare Pavese
"Travailler fatigue" - 1936.


19.5.06

Cinabre 


Walter Richard Sickert
Minnie Cunningham at Old Bedford
1889

A l'école des soeurs j'étais poursuivie par une ogresse. Une fille qui s'appelait Béatrice. Elle était grande et forte, elle m'observait, elle me harcelait sans cesse, elle me poursuivait dans la cour et dans les couloirs, elle me voulait rien qu'à elle, elle me terrorisait avec sa grande tresse.
A l'école des soeurs, j'étais fascinée par une fille brune, une délinquante germante, avec une frange et des yeux noirs un peu vicieux, déposée là, sur le bois ciré de la salle de classe sentant l'haleine et les mains sales. Je te regardais, tu représentais l'interdit et le désir, la vie dissolue, la révolte. Tu devais avoir embrassé plein de garçons, tu devais même fumer, peut-être même que tu avais déjà couché. Tes notes étaient minables et tu étais odieuse. Je te plaignais de ne pas te soumettre, je t'enviais de ne jamais le faire. Es tu encore vivante ?
Et cette fille blonde comme un ange baignant dans la lumière triste, le regard bleu délavé par le flot intérieur, par le tumulte, par l'autisme, une fille muette, au sourire amer, à la gorge maigre.
Toi, je sais que tu es morte. Il y avait des lesbiennes, à douze ans on le sait déjà. Et des filles qui aspiraient à fonder une famille nombreuse, d'autres avaient des seins. Il y en a une qui portait des lunettes et qui était rigolote, maintenant elle présente la météo, je l'ai reconnue l'autre soir à la télé.


12.5.06


Ellen Gallagher - 2000.
Huile, crayon, pâte à modeler sur papier.

L'engendrement

Le grand mai, la douceur
Et la bonté des pierres,
Des pas justifiés s'avancent sur l'azur
Célèbre est le matin
Le passage splendide
Avec la larme des bois
Et les spirales des avoines lâchées vont à l'aventure

Pierre Jean Jouve
"Les Noces"


10.5.06

Salt in my life ! 



Avec un chouette disque la vie est plus chouette.


6.5.06


Michaïl Alexandrovitch Vroubel
Tête du démon - 1891.

Magie

Tu es ma douleur mon effroi mon amour
O imagination
Tu es mon bourreau ô livre où j'ai traduit
La montagne la rivière et l'oiseau
Tu es ma misère ô confession.
Ainsi parlait le poète déchu
Et il déchirait son livre imprimé au milieu des villes humaines.
Mais son autre voix toute emplie d'un murmure de saules
Répondait
O livre malgracieux ô poème manqué,
Erreur erreur toujours de celui qui n'a pas encor fait,

Oh tu es mon dernier lieu ma forteresse
Contre l'armée des infidèles
Ailleurs n'est plus que ruine et toi tu es l'endroit sacré,
Le démon aurait-il vraiment manqué tout ce qu'il voulait ?

Et que veut le démon -
Un livre
Répondait sa voix éclairée par un ancien cyprès solaire,
Le tien le mien ou l'autre,
Ecris sous la dictée.
Et tous les oiseaux chantèrent plusieurs fois sur le ciel.

Et le poète était encore une fois illuminé
Il ramassait les morceaux du livre, il redevenait aveugle et invisible,
Il perdait sa famille, il écrivait le mot du premier mot du livre.

Pierre Jean Jouve
"Les Noces"
1925 - 1931


1.5.06

Mai byzantin 


Vittorio Zecchin - 1900-1912
Premier panneau du triptyque des "Mille et une nuits".

(...)
C'est à la voute que cette pensée s'attache. A la voute , à cet extraordinaire recourbement par lequel le mur qui s'élève pierre après pierre se fait comme conscient du voisinage d'un autre mur et se penche vers lui, risque son équilibre dans la vie qui les sépare, défie la gravitation, mais reçoit alors le secours du côté opposé de l'édifice, qui semblablement s'est porté en avant, les deux murs ensemble faisant naître alors un espace, au sein duquel on peut vivre. (...)

Yves Bonnefoy
Poésie & Architecture
2001


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