30.3.06
L'heure bleue

Charles A. Vosey - Oiseaux et baies - 1897
La voix
Qui chante là quand toute voix se tait ? Qui chante avec cette voix sourde et pure un si beau chant ? Serait-ce hors de la ville, à Robinson, dans un jardin couvert de neige ? Ou est-ce là tout près, quelqu'un qui ne se doutait pas qu'on l'écoutât ? Ne soyons pas impatients de le savoir puisque le jour n'est pas autrement précédé par l'invisible oiseau. Mais faisons simplement silence. Une voix monte, et comme un vent de mars aux bois vieillis porte leur force, elle nous vient sans larmes, souriant plutôt devant la mort. Qui chantait là quand notre lampe s'est éteinte ? Nul ne le sait. Mais seul peut entendre le cœur qui ne cherche ni la possession ni la victoire.
Philippe Jaccottet
Poésies 1946-1967
22.3.06
Tableau danois

Jens Karkov - 1919-1989
"Paysage à Rorvig"
Je puise les yeux fermés dans mes souvenirs pour en choisir un que j’étendrai ici.. Parfois j’en prends trop, je les laisse pourrir. En ce moment je ne prends rien. Je suis au présent. Je suis à l’instant même de mon rêve.
Le présent est indicible, le temps ne l'a pas tamisé, il n'est pas encore travaillé par la mémoire, c’est difficile.
Je suis de l'après-coup, après distillation, cristallisation, évaporation de l’excédent..
J'ai changé d'ordinateur. Me voici équipée grand luxe d'un iBookG4 portable blanc qui me permet de frimer un peu mais ce qu'il faut c'est écrire, n'est ce pas, peut importe l'endroit et Dieu sait quoi. Ici, avec de belles images et des mots qui ne sont pas de moi, c'est dire que je suis quand même un peu fébrile, que je suis en mouvement. Je m'imagine roulant vers les pays d'Europe dont j'ai rêvé, vivant une autre jeunesse, épuisant des envies enfouies, je les avais oubliées mais elles ne sont pas folles, c'est être plus souvent seule et voyager, mais pas si loin, c'est une peinture qui me tente, ce sont les livres et la musique et le luxe d'avoir le temps, c'est mettre cette jupe qui me plaît. Je ne voudrais pas posséder, je ne veux ni maison, ni voiture, ni d'autre enfant, ni trop d'argent, ce n'est pas de cette urgence dont je parle. Il s'agit de l'urgence de vivre. Il s'agit du désir de s'accomplir un peu mieux.
11.3.06

Nikolai Astrup - Nuit d'été dans le jardin - 1909.
(...)
Fais, Seigneur qu’un homme soit saint et grand
et donne-lui une nuit profonde, infinie,
où il ira plus loin qu’on ait jamais été ;
donne-lui une nuit où tout s'épanouisse,
et que cette nuit soit odorante comme des glycines,
et légère comme le souffle des vents,
et joyeuse comme Josaphat.
Fais qu’il parvienne enfin à maturité,
qu’il soit si vaste que l’univers suffise à peine à le vêtir ;
Et permets-lui d’être aussi seul qu’une étoile
pour qu’aucun regard ne vienne le surprendre
à l’heure où son visage change, bouleversé.
Fais que le temps de son enfance ressucite dans son cœur ;
ouvre-lui de nouveau le monde des merveilles
des ses premières années pleines de pressentiments.
(...)
"Le Livre de la Pauvreté et de la Mort"
Rainer Maria Rilke - 1903.
7.3.06
Une Education nordique

Balthus - Thérèse rêvant - 1938.
J’ai tiré des livres que j’aime, le très beau « Niels Lyhne » de Jens Peter Jacobsen, écrivain et poète danois dont Rilke parlait en ces mots dans une lettre à Rodin datée du 1er août 1902 :
« Je me souviens très bien, que (il y a cinq ou six ans) en lisant pour la première fois un livre inoubliable d’un grand poète danois (Jens Peter Jacobsen) je me proposais de chercher cet homme et de faire tout pour devenir digne d’être son ami et le prophète de son cœur devant les autres qui ne l’ont pas encore trouvé. Mais le lendemain, j’entends dire qu’il est mort déjà, tout jeune, tout seul, dans un petit et triste village, tué par les cruels climats de son sombre pays. »
Je reprends ici le texte de la 4ème de couverture du bouquin édité par Stock :
« C’est à cause de lui que Rilke écrivit alors les Cahiers de Malte Laurids Brigge. Niels Lyhne est l’histoire d’un homme qui naît avec des dispositions au rêve et non à l’action. Son âme, trop grande pour sa vie, s’enferme dans le songe. Eperdument désireux d’aimer, il ne connaîtra que des amours inachevées, ambitieux, il ira d’échec en échec.
Jacobsen a écrit son livre pour les hommes et les femmes qui lui ressemblent, un peu comme un guide amical.
C’est l’histoire des êtres trop spiritualisés pour le monde où ils ont vécu et pour les amours dont ils ont souffert, « des âmes obscures et profondes que la destinée a enfermées dans un cycle de malheurs moyens », écrivait Edmond Jaloux dans la préface de l’édition française. Il plaçait Niels Lyhne aux côtés de Wilhelm Meister et de l’Education sentimentale, un de ces livres qui touchent aux racines les plus sensibles de l’âme. »
2.3.06
Eire

© Antony Soicher - 1991
Johannesbourg
J’ai de bons souvenirs de mon séjour dans une famille irlandaise de la banlieue de Dublin. C’était en juillet 1981.
Je me souviens des trois sœurs rousses, trois beautés aux cheveux extraordinaires, trois nuances d’un roux dont je m’épris pour toujours. Je me souviens que le poulet avait goût de poisson. Nous nous promenions dans Dublin, nous admirions les punks qui crachaient dans leurs mains pour faire durcir leurs crêtes, nous achetions des boucles d’oreilles de pacotille en forme d’éventail et des badges. Ma première boîte ou plutôt le premier night-club c’est là-bas, en haut de cet escalier abrupt où dévalaient dans des effluves de nicotine et de bière, des cuisses moulées et The Passenger. Quelle révélation. Je crois que c’est là que je suis devenue une adolescente, quand la musique s’est emparée de moi, et que dans un élan de joie indomptable, l’eau m’est montée à la bouche. Bientôt je rêvais en anglais, je connaissais plein de chansons de Bowie par cœur. Il y avait un garçon qui me plaisait, je suis allée le voir pour qu’il m’embrasse mais il n’a pas voulu, je n’avais pas de seins, j’avais des bagues aux dents.
