23.2.05

Mutinerie en cuisine 


Primo piano labbra
Pino Pascali - 1964.

L’autre soir à 26 heures, légère insomnie, et remords de bâcler ma vie à coups de paresses, déguisées en détresses, et de fuites vers de lâches humeurs, qui galvanisent et qui abattent. Débordée souvent, aliénée du quotidien à gagner, si possible sportivement. Comme une noix, je m’inflige d’être au top. Malgré ça, la bouffe reste médiocre car je n’ai pas le courage de faire une cuisine élaborée, lorsque je rentre le soir. Le vrai luxe serait non pas un appartement à Montmartre, ou une femme de ménage, ni le dernier Espace, mais que quelqu’un te prépare ton repas du soir. La répétition des tâches domestiques et celle de nourrir me pèsent, c’est l’anorexie du moment. J’ai, mais je voudrais. Il faudrait travailler mieux pour gagner plus d’argent, quand dans plus de deux ans, j’aurais quarante ans, mais je voudrais aussi avoir plus de temps, pour l’enfant et autres fruits de mes entrailles.
Ce matin, alors que je prenais le métro pour livrer des épreuves, un vieux beau à guitare nous chanta Ma Liberté de Moustaki et La Tendresse de Guichard, il avait une belle voix thermolactyl et nous chipa quelques sourires et un ticket de métro pour moi, puis s’enfuit dans une odeur de gitane mouillée et de fringues sales. Au Carreau du Temple, les types qui dorment à la rue ont mis des peluches dans leurs lits aménagés dans des cartons alignés, plaqués contre le mur sous le hauvent de verre. Ils n’ont pas trente ans et titubent dans le froid. L’un d’entre eux a les poignets recouverts de pansements, ses copains l’aident à arranger son abri de carton et le soutiennent. Je pleure, je vais à la poste et vais ensuite acheter un rouge à lèvre à monoprix. Il a un goût de fruit synthétique qui me lassera vite mais j’appelle ainsi le printemps et l’éclosion des fleurs. Vite, que la roue des saisons tourne. Je boucle la valise du fiston, pour la colo. J’ai marqué d’étiquettes toutes les pièces de son trousseau, c’est du boulot mais que c’est beau. Il partira samedi prendre l’air dans le Jura. Ce matin, il voulait savoir comme ça, au réveil, à quoi servait l’amour et moi de lui répondre que l’on ne pouvait vivre sans. Il était si charmant et posait des questions qui secouent. A toi la neige et le soleil, et reviens nous grandi et fier.


21.2.05

Ma vie sans moi (extrait) 


Raoul Hausmann - Epaule - 1930.

Le temps m’a rajeuni jusque dans mon enfance,
Je ne sais plus combien j’ai souffert, ni pourquoi,
Mais je sais aujourd’hui que je suis transparence
Et qu’à force d’oubli je reviens près de moi,
Combien je vais bénir l’objet de ma souffrance.

J’ai retrouvé l’étang et les bois taciturnes
Où toute ma jeunesse et ma franchise ont chu ;
Je craignais d’y heurter un moi-même inconnu,
Mais, où l’aube pensait redevenir commune,
Grâce à l’amour humain rien ne s’était perdu.
(…)
Armand Robin – Ma vie sans moi – 1940.


13.2.05

Saint-Valentin - 9ème saison 


Apple heart - Pasal Colrat - décembre 2003.


10.2.05

Aquavit 

J’ai fait un cauchemar cette nuit. Nous vivions sur une île qu’il nous fallait quitter définitivement. Nous devions rassembler nos affaires et partir, mais je n’avais aucun carton pour les emballer alors nous traînions notre barda le long de la plage.
Il faisait un temps magnifique, j’avais chaud et l’affreuse impression de ne pas avancer tant le sable était meuble. En chemin, nous croisions des amis qui nous invitaient à jouer avec eux au beach-volley au bord de l’eau. Un filet était tendu. Alors nous nous arrêtions pour faire une partie, mais j’étais si anxieuse de perdre un temps précieux que je n’éprouvais aucun plaisir à jouer. Nous arrivions enfin sur le lieu de l’embarcadère et je n’avais aucune envie de partir, je me disais qu’il aurait fallu que je profite du soleil et de la mer pleinement et j’avais le cœur serré et pétri de regrets.

Lundi je pleurnichais chez Nicole K., c’était la mauvaise semaine, celle pendant laquelle je me déteste. Celle qui me transforme en imposture, en fille médiocre, moche, cernée, bref en ratée à qui il n’arrivera forcément rien de bon. Celle qui me défigure, qui me broie le cœur d’envie. Pour me consoler, je me dis, je n’ai pas d’or dans les mains mais peut-être que demain…j’aurais le courage d’entreprendre la tâche que je me suis fixée.
Après je suis allée dans un café pour me remettre et j’y ai vu Jacques Higelin. Il se plaignait de je ne sais quoi et sa compagne lui disait mais pourquoi n’écris-tu pas une chanson ?

Une page blanche et ma frustration étendue comme un drap au soleil froid de février.
Je suis fatiguée de cet hiver, il est trop long d’un mois. Je guette les bourgeons, je me sens comme l’oiseau sur la branche. Maintenant je me lève vers 6 heures et demi. Je regarde par la fenêtre de la cuisine mes voisins-fourmis vaquer, engourdis, l’aube couve l’incendie du ciel, la ville gronde déjà sourdement. J’aime bien être la première levée chez nous, dans ce temps du matin, je fais les bruits du rituel qui annonce la fin des rêves et du repos. J’écoute les nouvelles. Je me lave.
L’air est propre.
Ce matin dans le métro, une fille avait fermé les yeux et appuyait sa tête contre la vitre. Je pouvais allonger le bras et l’atteindre dans son faux sommeil, dans son repli. Alors je l’ai bue, d’un coup, sur le chemin. Elle l’avait bien cherché à offrir ainsi l’eau de sa peau à nos regards assoiffés. Oui je l’ai scrutée… Je l’ai fouillée comme un voyeur, j’étais prête à détourner le regard dès qu’elle ouvrirait les yeux à l’annonce de la prochaine station, dès qu’elle aurait senti le ralentissement habituel du rythme de la rame à l’approche du quai.


1.2.05

Le Temps des Cerises 

Je n’allais pas vous laisser en compagnie de ce raton laveur plus longtemps. C’est une bête à la fourrure douce, certes, mais au comportement un brin opportuniste.
Nous voilà installés dans notre nouveau logis du 13ème arrondissement.
Quatre déménageurs haïtiens aussi costauds que souriants ont abattu le boulot dans une ambiance chantante zouk arrosée de bières et de sandwichs grecs commandés par mes soins chez notre ami Roger. Tout en emballant mes modelages délicatement ils nous disaient : « Ici, en France, nous pouvons avoir une belle vie, si nous étions restés à Haïti, nous serions morts » et « il faut travailler dur sinon les femmes ne veulent pas de toi ». Vous cherchez des déménageurs efficaces, je vous donnerai leurs coordonnées avec plaisir.
Samedi soir, mon dinosaure et moi avons écumé la Butte aux Cailles à la recherche d’un bar pas trop lifté par l’argent des nouveaux riches du quartier et le Spoutnik nous a paru accueillant et sympathiquement fréquenté. Après deux pintes, nous étions requinqués et soulagés d’avoir passé l’épreuve la plus duraille du déménagement. Suivit une drôle de nuit peuplée de rêves dans lesquels je repoussais gentiment les avances d’Yves Montand, le trouvant trop vieux pour moi malgré l’inexorable attrait que représentaient ses prestigieuses et historiques conquêtes féminines… C’est vrai que sur la Butte, au Temps des Cerises, l’époque était glorieuse et révolutionnaire… Mais c’est du passé, tout comme ma jeunesse. Dimanche matin, un peu hagards et affamés, nous sommes partis à la recherche d’un café ouvert. Nous déambulions dans les rues désertes de notre nouveau quartier bordé de part et d’autre par des barres d’immeubles immenses cachant derrière leurs fenêtres sans volets une population très dense au niveau de vie sans aucun doute modeste. C’est dans un café PMU enfumé, digne de ceux de la banlieue de Nantes que nous échouâmes finalement pour prendre un petit cahoua bien amer. Ce dimanche ne ressemblait pas à ceux passés au marché de la place Monge, non, il y a eu reclassement. Sévère. Mais nous sommes heureux, je le répète, pour de multiples raisons inhérentes au changement et aussi parce que le fiston a maintenant une grande chambre dans laquelle il peut danser et jouer sans envahir le salon de Power-Rangers force Cyclone et autres Bionicles Tera-Mui de toutes les galaxies.

Quand nous en serons au temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur.
Quand nous en serons au temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court le temps des cerises
Où l'on s'en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d'oreilles
Cerises d'amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang.
Mais il est bien court le temps des cerises
Pendants de corail qu'on cueille en rêvant.

Quand vous en serez au temps des cerises
Si vous avez peur des chagrins d'amour
Evitez les belles
Moi qui ne crains pas les peines cruelles
Je ne vivrai pas sans souffrir un jour.
Quand vous en serez au temps des cerises
Vous aurez aussi des chagrins d'amour.

J'aimerai toujours le temps des cerises
C'est de ce temps là que je garde au cœur
Une plaie ouverte
Et dame Fortune en m'étant offerte
Ne saura jamais calmer ma douleur.
J'aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœur.

Jean-Baptiste Clément et Antoine Renard
1866 - 1868


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