29.12.04

Deus ex machina 

Ce matin, je me suis levée à l’aube pour assister au calage de la carte de vœux de l’agence chez l’imprimeur. J’apprécie toujours de me rendre dans les imprimeries et puis ça fait partie de mon boulot de signer les « Bon A Tirer », j’ai de la chance. J’aime l’odeur de l’imprimerie, des solvants, des encres et du papier chauffés. J’aime les machines, surtout cette magnifique Heidelberg Speedmaster 5 couleurs dont le conducteur était si fier. Il avait placardé sur ses flancs des posters de filles à poil s’exposant crûment. Je suis habituée, c’est toujours ainsi, ça ne me gêne même plus, même de très bon matin.
Le conducteur était un immense gaillard tatoué des trois points « Mort aux Vaches » à la base du pouce, il avait une coupe Iroquoise du plus bel effet. Franchement, je frémissais un peu en lui indiquant : peut-être rajouter un peu de noir sur cette zone, là, et un peu plus de jaune aussi, il faut que la chair de la petite fille sur les photos soit la plus douce et la plus vivante possible, voilà, maintenant c’est parfait, BAT signé. Il y a quelques années, alors que je travaillais comme fabricante chez un éditeur, j’avais été envoyée au calage d’une revue scientifique dans une impressionnante imprimerie où dépotaient 24 heures sur 24 une dizaine de rotatives dans un boucan du tonnerre. Il devait être 4 heures du matin et l’équipe de nuit, disséminée dans l’immense solitude de l’usine éclairée aux néons s’activait aux différents tirages en cours. Je me souviens surtout d’un ouvrier beau comme un archange tombé du ciel dans l’enfer industriel. Au pied de sa machine longue comme un paquebot et penché au-dessus de sa table de réglage, dans un halo de lumière blanche, il inspectait, impassible, l’œil rivé au compte-fil, une immense feuille recouverte de chairs pornos en action, dosant les proportions idéales du cyan-magenta-jaune-noir pour qu’au final le lecteur en ait pour son argent. Le pire, le plus bruyant, le plus poussiéreux c’est l’atelier de façonnage, c’est le domaine des femmes. Elles piquent, elles cousent les cahiers entre eux, elles alimentent les machines, elles collent les dos aux couvertures dans un bruit affreux, elles encartent à la main la pub machin entre la page 24 et 25, elles collent l’échantillon du dernier parfum qui tue entre le page 88 et 89, pour des milliers de revues…Les regarder travailler me fait toujours le même effet, c’est comme si je prenais un bon coup de pied dans le ventre. Voir le travail des autres, ça calme.


27.12.04

Post partum 

C’est déjà fini Noël… A chaque fois c’est pareil, je suis surprise que cet événement préparé depuis si longtemps passe aussi vite, me laissant une vague impression d’inachevé. Je me dis que j’aurais pu faire l’effort d’aller à la messe de minuit, parce que Noël c’est la célébration de la naissance du Christ, c’est la fête des enfants, ce n’est pas la fête du matos et des menus gourmands, uniquement. Noël c’est toujours trop court. J’aurais voulu rester plus longtemps, veiller véritablement, mais notre petit ressemblait à un raton-laveur et il était temps de prendre le dernier métro de la ligne 7 et de le coucher, l’attente, l’impatience et l’excitation avaient eu raison de lui. J’ai été gâtée, j’en ai toujours honte, mais je suis si contente des cadeaux reçus, des bouquins : un livre de photos d’Atget, un autre de Doisneau, et le pavé de photos de guerre de Robert Capa ! Et puis j’ai trouvé des bottes noires, des bottes de sept lieues avec une petite boucle argentée et je vous assure que ma vie va changer. Bien dans mes bottes, je suis une autre femme et je peux même mettre des jupes et même des mini-jupes sans être cucul ou vulgaire ce qui ébouriffe complètement ma garde-robe de babos sur le retour.
Après Noël, j’ai fait du tri, encore. Je commence à organiser un peu les préparatifs du futur déménagement, vers je ne sais pas encore où. J’ai bazardé une tonne de papiers, de merdouilles, de vieilles revues de surf (j’avais demandé la permission), j’ai nettoyé et rangé les boîtes, à outils, à cirages, à pharmacie, je suis prête. Je voudrais être, déjà partie, enfin, presque.
Je me retrouve toute seule au boulot aujourd’hui. Le quartier est désert. Les branchés sont peut-être au ski, j’espère, plutôt que partis à Pukhet prendre des ectasy assortis d’un tsunami lors d’une full-moon party…

NOËL

Petit Jésus qu'il nous faut être,
Si nous voulons voir Dieu le Père,
Accordez-nous d'alors renaître

En purs bébés, nus, sans repaire
Qu'une étable, et sans compagnie
Qu'un âne et qu'un bœuf, humble paire ;

D'avoir l'ignorance infinie
Et l'immense toute - faiblesse
Par quoi l'humble enfance est bénie ;

De n'agir sans qu'un rien ne blesse
Notre chair pourtant innocente
Encor même d'une caresse,

Sans que notre œil chétif ne sente
Douloureusement l'éclat même
De l'aube à peine pâlissante,

Du soir venant, lueur suprême,
Sans éprouver aucune envie
Que d'un long sommeil tiède et blême...

En purs bébés que l'âpre vie
Destine - pour quel but sévère
Ou bienheureux ? - foule asservie

Ou troupe libre, à quel calvaire ?

Paul Verlaine


24.12.04

Joyeux Noël ! 



21.12.04

Dead or alive 


The Other Side of the Moon
Helen Frankenthaler - 1995.

Ces derniers jours, je pensais à l’anniversaire des vivants et des morts. Ainsi nous avons célébré les 60 ans bien vivants de notre maman. Et j’ai songé à notre petit frère Benjamin. Cette année, il aurait eu 23 ans s’il s’était réveillé de son sommeil de nourrisson. J’ai pensé aussi à Simon mort d’overdose il y a 5 ans dans une sanisette de Strasbourg Saint-Denis. Je le sais parce que je note cette date chaque année pour me souvenir de ce gâchis de vies. Je n’en aime que mieux ceux qui restent, les vivants, ceux que l’on peut encore chérir et entourer, ceux dont je peux encore entendre la voix. Et puis, quelle bonne nouvelle, une petite cousine est née, au début c’était mal barré, elle était toute bleue, presque étouffée mais maintenant la voici rose et fringante et avide de téter. Elle mordra la vie à pleines dents pour tous ceux qui n’ont pas pu rester.
Je ne suis pas triste, je me sens tout simplement nulle. Comme on dit feeling like shit. Cette nuit, j’ai rêvé que je vivais dans un appartement dévasté par une grosse tempête. Le cœur même de l’immeuble s’était effondré, il ne restait plus qu’un amas de ruines. La pluie s’infiltrait par le toit, les portes ne fermaient plus. Des gens entraient, fouillaient ma maison puis s’enfuyaient sans que je sache qui ils étaient. Je me suis réveillée brusquement à 4 heures du matin pour ne me rendormir que bien plus tard avec l’angoisse au ventre.
La veille je n’avais pas tenu une promesse, j’avais gaspillé du temps auprès du rien et j’étais fâchée qu’on me le reproche. On m’a dit que je ne savais pas trouver un sens à ce que je faisais et que du coup je ne faisais rien. Que du rien en somme, ça ne fait pas lourd. Et là, on me dira encore que c’est un blog dépressif et qu’il faut y mettre fin mais je crois que je m’en fous et que je n’en ferai rien. Je serai plus gaie demain c’est tout.


14.12.04

Rubrique à claques 

Désolée, j’hibernais. Ca m’a pris tout d’un coup. Une soudaine et irrépressible envie de dormir comme une ourse. Immobile et stupide, assise sur le canapé du salon, je me suis laissée hypnotiser par le clignotement doux de la guirlande lumineuse décorant notre magnifique sapin de noël en plastique. Et puis d’abord je ne savais plus quoi écrire, je n’avais rien à dire à quiconque, je n’avais pas envie de lire non plus les dix bouquins qu’on m’a prêtés et qui s’empilent sur le radiateur de la chambre. Oui mais aujourd’hui le ciel pète le feu et j’ai vu ce matin un petit enfant caresser un chat dans la rue. Ce genre de douceur qui me rappelle qu’il est temps de décuiter du coup de bleu de la veille. Je voulais même arrêter de venir chialer ici, c’est vous dire, comme si on pouvait décider de cesser de se répandre, comme ça du jour au lendemain, tu parles, une bonne nuit là-dessus et il n’y paraîtra plus. Un peu de rimmel, un peu de rouge et hop la roue tourne. Maintenant je suis riche. Peut-être que je ferai la folie de m’acheter un de ces magnifiques sacs de Jamin Puech, à l’angle de la rue Barbette et de la rue Vieille du Temple. Ce serait comme porter un joyau à l’épaule et toutes les filles seraient jalouses, ce qui changerait un peu…Je me sens beaucoup plus compétente qu’avant voyez-vous, je ne me sens plus simple assistante alors le boulot est intéressant. Parfois quelqu’un vient partager mon espace de travail et la journée est beaucoup plus animée, on ri même, on déjeune ensemble et puis la mission est finie alors je déjeune seule à nouveau, mais ça ne me pèse plus.

Vendredi, l’agitation des derniers jours était retombée. Le bureau était vide cet après-midi là et tournait au ralenti…Dans la rue de Bretagne, il y avait une petite brocante et je brûlais de me sauver pour aller chiner un peu. A midi j’y avais déjà trouvé une jolie paire de baskets à 5 euros, c’est vrai elles me compriment un peu le bout des nougats mais quelle bonne affaire. J’ai constaté une fois de plus que la mode était à la récupération de meubles de bureaux d’études, d’usines ou d’ateliers divers, meubles à tiroirs métalliques ou vestiaires façon sncf tendance vieille école, tables à dessin taille XXL avec plans de travail usés et inclinables et tabourets bousille-dos-de-prolo maintenant tout ça c’est trop hype, faut l’avoir dans son salon… Les filles qui vendent des fringues vintage se croient tout permis, c’est indécent de vendre si cher des guenilles pareilles cuites par les ans et qui coincent tant la naphtaline…Et elles sont bien sûr snobs comme des pots de chambre, avec cette obsession de la marque. On devrait plutôt être obsédé par le beau, le seyant, non, juste de la marque, même si c’est moche, et surtout si c’est cher.
Vendredi soir : fête de Noël à l’école du fiston. J’étais consternée par l’ambiance de fuite régnant dans l’école entière : les parents d’élèves semblaient s’éviter soigneusement pour ne pas avoir à se parler, pour ne pas avoir à faire connaissance avec les nouveaux, les parents des enfants de CP. Les chansons étaient stupides, les plus grands des gamins en avaient leur claque de les rabâcher depuis plusieurs années et la prof de musique qui les dirigeait avec force mimiques et grimaces simiesques était tarte au possible, ne manquant pas de réprimander vertement les quelques lardons qui se dandinaient trop au son d’un morceau (le seul) un peu swing… Bref, nous n’avons pas eu envie de rester malgré la bouffe que j’avais préparée moi aussi comme toutes ces mères soucieuses de bien faire, du cinquième arrondissement. Ces bourges snobs sont tellement mal élevés, un jour ils me parlent, me présentent leur nouveau bébé puis ils ne me reconnaissent jamais ou font semblant, je pensais pouvoir les aborder simplement mais ils constituent une forteresse à laquelle je n’ai pas accès. Tant pis, vraiment,sans façons, je vais vous quitter bourges de mon quartier, j’en ai plein le nez. Vous arrivez à me mettre en colère.


9.12.04

Autres chants 


Prague - août 1990.

Oh mes amis d’un temps, que devenons-nous,
notre sang pâlit, notre espérance est abrégée,
nous nous faisons prudents et avares,
vite essouflés – vieux chiens de garde sans grand-chose à garder ni à mordre – ,
nous commençons à ressembler à nos pères…

N’y a-t-il donc aucun moyen de vaincre
ou du moins de ne pas être vaincu avant le temps ?
Nous avons entendu grincer les gonds sombres de l’âge
le jour où pour la première fois
nous nous sommes surpris marchant la tête retournée
vers le passé, prêts à nous couronner de souvenirs…

N’y a-t-il pas d’autre chemin
que dépérir dans la sagesse radoteuse,
le labyrinthe des mensonges ou la peur vaine ?
Un chemin qui ne soit ni imposture
commes les fards et les parfums du vieux beau
(…)

Philippe Jaccottet – A la lumière de l’hiver.


6.12.04

Tellement c'est loin 


Photo de tournage de Henri Alekan - "Berlin bei nacht"
Les ailes du désir - Wim Wenders - 1988.

Allez Madame Tita, circulez, il n’y a plus rien à voir place Maubert, restez pas plantée là, campée au fin fond du quartier, de votre petite enfance. Faudra bien quitter enfin tout ça, je vous l’ai déjà dit, vous piétinez, ça sent le pipi. Même dans mes rêves, j’en suis encore à me lever, un matin, c'est le jour de ma rentrée en Terminale, sauf que je l’ai déjà vécue, voilà que ça recommence… Dans d’autres rêves, il y a Nicole K, je suis en formation ou bien c’est l’Encadreur, je suis toute, apprentie… Souvent on me conduit en voiture, en train, mais le volant quand est-ce que je le prends ?… Je n’entends donc pas ce que je me murmure la nuit, enfouie dans mon sommeil moite ? Où est la sortie de cette putain de galerie ?
Un week-end nourri. Peinture d’Albert Marquet, ses quais, ses rives, ses berges exposées en tenues d’hiver, d’été, en tenue de festivités au Musée Carnavalet, ou encore des sacs et des bijoux magnifiques au Musée des Arts, Décoratifs. J’en ai pris plein les mirettes du beau et du ciselé, du qui fait s’exclamer sur le savoir faire, sur l’inouï du luxe, sur la volupté… Le froid était mordant et le chocolat bien chaud. J’étais avec ma sœur. Le temps adouci par la visite d’amis, affectueux. Je voulais écrire, je me suis occupée comme vous peut-être de Noël, des cadeaux, de la fête de l’école, du linge, des papiers et du bazar habituel et j’ai pensé à d’autres. Une nuit, bientôt, je conduirai une Ford Mustang et ce sera la mienne.


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