28.6.04

Books and blood 


Frederick Gore - Dreaming of a White Christmas - 1995.

J’ai commencé à lire suite à un accident. J’avais sept ans, c’était le soir de Noël, nous le fêtions chez mes grands parents maternels à Boulogne Billancourt, je jouais à guêter l’arrivée du père-noël sur le balcon, j’ai couru pour rentrer, je suis tombée dans la baie vitrée, je n’avais pas vu qu’elle était fermée tant elle était propre, elle a volé en éclats. Je me suis salement blessée à la jambe droite. J’ai passé trois semaines à la fois riches et sinistres à l’hôpital entre un trisomique très affectueux et une petite fille de 3 ans qui avait bouffé une prise éléctrique. J’avais une chemise de nuit blanche à rayures bleues et un koala en peluche et les cheveux sacrément emmelés, je devais rester couchée, je crevais d’ennui. Ma mère m’apporta les livres de la Comtesse de Ségur dans la Bibliothèque rose. Je les dévorais, c’était parti.

Les livres, j’en ai peu, je n’en ai plus autant qu’avant, j’ai gardé ceux que j’aime vraiment, ceux pour lesquels j’avais un doute ont fini chez Gibert. Les autres, ils sont dans les bibliothèques municipales, dans les rayonnages des libraires, je n’ai qu’à tendre la main pour m’en saisir. J’ai désiré posséder les livres, constituer une grande bibliothèque de tous ceux qui m’avaient marquée, éclairée, tant appris sur la nature humaine, jusqu’à l’exaltation, jusqu’au dégoût et puis non, tout cela ne me sert à rien, l’accumulation, la collection, l’obsession du nombre, du recensement, quelle vanité et quel gouffre. Les livres sont là pour passer, qu’on les lise pour les faire circuler. Je les prête, on ne me les rend presque jamais, peu importe… Des mots universels, nos patrimoines communs. A offrir. J’offre des poèmes aux suicidaires et aux rescapés, des livres d’aventures aux nerveux, des biographies à ceux qui cherchent des modèles, des nouvelles aux impatients, des romans fin de siècle aux décadents, des essais à ceux qui tentent de réfléchir, de la littérature américaine aux modernes et des contes aux enfants.
J’ai lu cette semaine Esprit de corps de Laurence Durell, c’est un livre déliceusement british que je vous conseille, il y raconte ses souvenirs de diplomate avec un humour désarmant.


Dans ce temps qui épuise
J'ai retrouvé l’odeur exquise
De ce que nous étions
Quand nos eaux ruissellaient
Pour se fondre
Insoumises
aux plus fortes raisons

Et je cherche les mots
Pour maintenant nous fuir
Laissant dans le temps suspendu
Le fruit acide qui mine nos maisons


25.6.04

Bilan d'aimants 


Jean Dubuffet - Vicissitudes - 1977.

J’aime les gens
j’aime les écouter, volontiers
j’aime les réunir
j’aime veiller à ce qu’ils ne manquent de rien
j’aime organiser des fêtes, des expos
j’ai du goût, je suis sensible au beau
je voudrais que mon travail soit créatif
l’argent est secondaire
je préfère travailler dans de petites structures
ou bien travailler seule ?
un peu angoissant à force ? non ?
je suis observatrice, j’aime bien flairer l’air du temps
je voudrais écrire, travailler sur les images, en chercher d’autres, les mettre en pages
j’aime les documentaires et lire la presse
j’aime les couleurs, les papiers, le graphisme, les livres, les plantes et les fleurs
j’aimerais acheter et encadrer les œuvres des artistes que j’aime et les exposer
j’aimerais servir du rosé frais et des olives à une jolie terrasse de café
j’aime sourire aux enfants et ils me le rendent bien
je collectionne les graines du monde entier, les cartes postales d’œuvres d’art et la bonne poésie
j’aime bien tirer le portrait avec mon appareil photo pas numérique
j’aime les bistrots de Paris, le métro, et plein d'autres trucs aussi dont je vous parlerai une autre fois.


Wandering in green 


Victor Pasmore - Wandering Journey - 1983.

Le vert absolu est la couleur la plus reposante qui soit ; elle ne se meut vers aucune direction et n’a aucune consonance de joie, tristesse ou de passion, elle ne réclame rien, n’attire vers rien. Cette absence permanente de mouvement est une propriété bienfaisante pour des âmes et des hommes fatigués, mais peut, après un certain temps de repos, devenir fastidieuse. Les tableaux peints dans une harmonie verte confirment cette affirmation.
De même qu’un tableau peint en jaune dégage toujours une chaleur spirituelle, ou qu’un tableau bleu semble toujours trop froid (donc effet actif, car l’homme, élément de l’univers, a été créé pour le mouvement constant et peut-être éternel), un tableau vert n’a qu’un effet d’ennui (effet passif).
La passivité est la propriété la plus caractéristique du vert absolu, cette propriété se « parfumant » cependant d’une sorte d’onction, de contentement de soi.
C’est pourquoi dans le domaine des couleurs, le vert correspond à ce qu’est dans la société des hommes, la bourgeoisie : c’est un élément immobile, content de soi, limité dans toutes les directions.
Ce vert est semblable à une grosse vache, pleine de santé, couchée, immobile, capable seulement de ruminer en considérant le monde de ses yeux bêtes et inexpressifs. Le vert est la couleur dominante de l’été (…)
Lorsque le vert absolu perd son équilibre, il monte vers le jaune, devenant ainsi vivant, jeune et gai. L’addition de jaune a de nouveau fait intervenir une force active. Lorsqu’il s’approfondit, par dominance du bleu, le vert prend une résonance tout à fait différente : il devient sérieux et comme pensif.

Kandinsky – Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier.


23.6.04

Slam 



Samedi j’ai croisé Nada. Ca faisait des années que je ne l’avais pas vu et ça m’a fait plaisir d’apprendre qu’il écrivait et qu’il slamait toujours, plus que jamais. J’avais passé de bons moments avec lui à l’époque où nous nous acharnions à rester cleans à coups de réunions NA et de séances de lecture de nos poèmes. Le revoir m’a mis la pêche, je ne sais pas pourquoi, j’irai bien les écouter slamer un de ces quatre. Ecrire est une chose mais dire ou déclamer, slamer un poème en est une autre et je n’ai pas de voix. Pourtant ça doit faire un bien fou de pouvoir slamer un bon coup. Je me souviens d’avoir déclamé des poèmes dans un café et d’avoir êté moquée par une vieille ivrogne accoudée au bar qui sapa ma prestation . J’aurais dû m’en tamponner mais j’étais jeune et tétanisée. Bien refroidie, je n’ai jamais renouvelé l’experience !


20.6.04

Fête des Pères 



Pour papa

Mon papa aimé, mon papa à moi,
Toi qui me fais bondir
Sur tes genoux
Comme un chamois,
Que pourrais-je te dire
Que tu ne sais déjà ?
Il fait si doux
Quand ton sourire
Eclaire tout Sous notre toit.
Je me sens fort, je me sens roi,
Quand je marche à côté de toi.

Maurice Carême


17.6.04

Franche Croasserie 


Barbara Kruger - We Are Not What We Seem - 1988.

Je suis si triste de ce projet avorté. On dit que je vais rebondir encore, peut-être, mais pas avant d’avoir bouffé cette peine, jusqu’au trognon, même les pépins je me les enverrai jusqu’au dernier, histoire d’aller jusqu'au bout cette fois.
Déjà je sens que je ne sens plus, à nouveau, je n’entend plus ma propre voix, je ne vois plus où me porter maintenant que je me suis arrêtée d’aller, à si vive allure.
Je pourrais remplir mon temps, absolument, mais les bras m’en tombent, je me retrouve nue à constater une certaine maigreur, un certain affaissement qui ne tiennent qu’à moi et dont personne ne se plaint. Je ne vois plus rien pour l’instant, je suis fatiguée de chercher ma place, sans panique, je vais au bout de l’ennui qui se pointe. C’est le bain du moment, tant que cette eau ne sera pas tiédie, évacuée, changée, je m’en laverai jusqu’à la fripure. Mots inventés. Je chômerai.


Marinade 


Lopez Garcia - Woman in the Bathtub - 1968.

Ne me reproche pas d’avoir si froid à l’âme,
Je l’ai voulu ainsi par mon renoncement ;
N’espère pas un jour pouvoir me consoler,
En vain s’épuiseraient ta voix et ton sourire.

Ne me dis pas : tu cours sur un chemin stupide,
Tu vas vers l’impuissance et la stérilité.
Je trouverai toujours dans le désert de l’âme
Le thème que beaucoup ont cherché dans la mort.

Ne me reproche pas d’obscures influences ;
Celui dont tu parlais, je l’aime à la folie,
Plus que toi-même et plus que mes héros défunts.

Il me mènera bien sur la route royale
Où l’on croit aimer tous les autres pour lui seul,
Les amis de toujours qui m’ont tant écoeuré…

Patrice de La Tour du Pin
La Quête de joie – 1939.


13.6.04

A voté 



Je me suis défaite de l’atelier d’encadrement, là, cette semaine, tout s’est passé si vite, comme si une dernière goutte de doute avait fait déborder le vase de cette évidence : ce projet de devenir artisan ne me convient pas. J’aurais appris beaucoup sur ce métier et sur moi-même pendant ces quatre mois d’apprentissage. Je me sens soulagée d’avoir pris cette décision, d’avoir pris conscience de mon anxiété et d’une certaine panique, de mon malaise physique, du sacrifice que tout cela représentait vis à vis de ma famille : je n’ai pas fait un enfant pour ne pouvoir m’en occuper correctement, faute de temps, à cause d’une « affaire », ce serait une nouvelle complainte, celle de la commerçante…
J’avais rêvé que je conduisais un petit bolide dans un jeu vidéo, j’étais au taquet et le décor défilait, mais bientôt une forme me faisait obstacle alors je me rangeais prestement sur le côté pour m’arrêter. L’interprétation était simple, j’ai tout stoppé.
Me voici libre, ne sachant absolument pas ce que je ferai ! Je me suis promenée avec plaisir dans une robe bain de soleil blanche, j’ai acheté un joli haut vert, je suis allée voir danser la compagnie de Pina Bausch et moi qui ne pige que dalle à la danse contemporaine, je ne me suis même pas ennuyée, les filles dansaient avec les cheveux dénoués dans de longues robes fluides aux couleurs de sorbets, c’était parfois troublant, les hommes étaient beaux aussi, ils ne portaient pas ces trucs moulants immondes mais des pantalons foncés et des chemises. J’ai lû « Ma mère » de Georges Bataille, c’est une histoire affreuse. J’ai demandé à des 4X4 noirs immatriculés 75 de couper les gaz, j’ai entamé la rédaction d’une pétition pour que les enfants puissent jouer au ballon en mousse et faire du vélo sur l’esplanade du Jardin des Plantes, comme avant l’arrivée de ce nouveau chef de la sécurité très zélé qui pourrit maintenant la vie du quartier. Je suis allée au restaurant avec mon dinosaure et nous avons bû pas mal de bon vin, et…on ira tous les deux au concert d’Iggy and the Stooges ! J’espère qu’il reste des places.


8.6.04

Oh Iggy... 



Je crève d'envie de te revoir sur scène en juillet...


6.6.04

Sortez vos mouchoirs 


Beatriz Milhazes - Te quiero - 1992.

Je l’ai retrouvée. Quoi ? l’angoisse, elle m’a saisie au réveil, malgré ce ciel si bleu que je pressentais derrière le rideau, malgré le chant matinal des oiseaux qui d’habitude me met en joie et me propulse, malgré le bruit de la maison, port auquel je m’arrime à la sortie des rêves, malgré le souffle du petit enfant et de l’homme. Je me suis sentie étreinte à pleins bras, comme par un amant malhabile, cette douleur tapie là, entre les seins, brusquement réveillée et son haleine, à cause des temps et du chômage et malgré cet apprentissage d’encadreur chez joe et ces efforts pour ne pas perdre de temps, ce flip contrôlé à mort… J’ai 21 mois de sursis à mi-tarif, le compte à rebours a commencé… c’est long et ça ne pèse pas lourd, je sens déjà le temps filer entre mes doigts, et comme je ne suis pas une fille légère je me sens grave et amère parfois en secret, mais plus je m’appauvris et plus je me sens riche d’une émotion nouvelle, de sourires et d’eaux. Je larmiche au défilé de mode de ma sœur styliste à cause de leur travail, de leur jeunesse et de leur joie, je chavire en lisant le poème de la fête des mères, j’ai les yeux qui piquent à cause du barbecue d’alan et de ne pas voir sa gueule aussi c’est rageant, ni celle de cacco chez qui je n’ose plus laisser de commentaires parce que je ne vais jamais plus au cinoche, je pleure de nostalgie à lire et à écouter la radio de kms, je pleure de joie d’avoir trouvé une sœur au fil de l’eau, et aussi un frère qui voyage au fond de la terre, je pleure de tous ces cadeaux , je pleure de vivre et de me sentir inapte, pas trop à la hauteur, coincée aux entournures dans une grosse pelote d’amour et d’énergie prête à en découdre.



4.6.04

Poème d'amour 


Vilhelm Hammershoi - Hvide dore - 1905.

Je ne t’ai jamais oubliée

Sans nom maintenant, sans visage,
sans plus rien de tes yeux ni de ta pâleur.

Dénoué de l’assaut de mon désir
dans ton égarante image,
dénué par les faux aveux du temps
par les fausses pièces de l’amour racheté,
par tous ces gains perdu,
libéré de toi maintenant,
libre comme un mort,
vivant de seule vie moite,
enjoué avec les pierres et les feuillages.

Quand je glisse entre les seins des douces mal aimées
je gis encore sur ton absence,
sur la vivante morte que tu fais
par ton pouvoir ordonné à me perdre
jusqu’au bout de mon silence.

André Frénaud - Soleil irréductible - 1943-1949.


2.6.04

Japonaiseries 


Traditional Japanese stencil design.

Madame R. collectionne les estampes japonaises. Cette femme est une business woman vous savez, quand elle entre dans la boutique c’est une riche femme d’affaires qui débarque, cinquante ans, grande brune à lunettes rectangulaires, tailleur pantalon noir à fines rayures avec veston à boutons et chemisier blanc, très parfumée, parlant et riant fort, sure d’elle, elle dit qu’elle passe son temps dans les avions et qu’elle travaille 70h par semaine. Je veux bien la croire c’est dur, mais les gens qui la ramènent avec ça me barbent . J’ai envie de leur dire « et les autres ? ils se les roulent dans le son ? » mais je le garde pour moi pour vous le raconter. On a beaucoup parlé de sa fille, de ce cadeau qu’elle lui destinait et bien sur de l' estampe qui représentait une japonaise en kimono tenant une lettre pliée entre ses minuscules dents de lait. Pas de quoi se rouler parterre mais les clients aiment bien parler de ce qu’ils nous apportent à encadrer. Décider de faire encadrer quelque chose ce n’est pas n’importe quoi, c’est un acte d’amour, une volonté de protéger, de conserver, d’ouvrir une fenêtre, c'est décider d'un bel objet contenant un contenu si important alors... Joe est très fort pour savoir tout de suite ce qui magnifiera une œuvre, sans la cannibaliser, simplement et avec goût. Ce matin nous avons terminé de travailler sur l’estampe japonaise destinée à la fille de Madame R. Le résultat est superbe, Madame R sera contente et sa fille aussi j’en suis sûre.


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