31.5.04

Solitudine 


Félix Vallotton - Mimosas en fleurs à Cannes
1921

Travailler fatigue

Traverser une rue pour s’enfuir de chez soi
seul un enfant le fait, mais cet homme qui erre,
tout le jour, par les rues, ce n’est pas un enfant
et il ne s’enfuit pas de chez lui.

En été, il y a certains après-midi
où les places elles mêmes sont vides, offertes
au soleil qui est près du déclin, et cet homme qui vient
le long d’une avenue aux arbres inutiles, s’arrête.
Est-ce la peine d’être seul pour être toujours plus seul ?
On a beau y errer, les places et les rues
sont désertes. Il faudrait arrêter une femme,
lui parler, la convaincre de vivre tous les deux.
Autrement, on se parle tout seul. C’est pour ça que parfois
il y a des ivrognes nocturnes qui viennent vous aborder
et vous racontent les projets de toute une existence.

Ce n’est sans doute pas en attendant sur la place déserte
qu’on rencontre quelqu’un, mais si on erre dans les rues,
on s’arrête parfois. S’ils étaient deux,
simplement pour marcher dans les rues, le foyer serait là
où serait cette femme et ça vaudrait la peine.

La place dans la nuit redevient déserte
et cet homme qui passe ne voit pas les maisons
entre les lumières inutiles, il ne lève plus les yeux :
il sent seulement le pavé qu’on posé d’autres hommes
aux mains dures et calleuses comme les siennes.
Ce n’est pas juste de rester sur la place déserte.
Il y a certainement dans la rue une femme
qui, si on la priait, donnerait volontiers un foyer.

Cesare Pavese - 1936.


27.5.04

Marée haute 


Irving Petlin - The Desert - Paris - 1994.

Non c’était une blague. On a juste rêvé. En fait je n’ai plus du tout envie d’aller vivre ailleurs, j’aime trop Paris. C’est ma ville. C’est la plus belle ville du monde. Je l’ai dans la peau... J’aime en partir et j’aime surtout y revenir, en train, d’abord la banlieue puis Paris, je sens son énergie, sa pulsation, cette chamade, déjà je vais plus vite, j’ai hâte de rentrer, de pousser la lourde porte qui cache la jolie cour pâvée, de sentir l’odeur d’encaustique de la cage d’escalier, de tourner la clé dans la serrure et de retrouver ma maison. Elle est inchangée pourtant je la redécouvre, le parquet craque. Le chat est toujours vivant, les plantes ont poussé, je les trouve magnifiques, j’ouvre les fenêtres, je sors sur le balcon, c’est mon jardin, il est fleuri, le ciel est doux comme un voile, griffé par le vol strident des martinets, je vois les arbres du Jardin des Plantes et la belle grille noire aux pointes dorées de l’entrée, plus loin la Mosquée, l’air est tiède, en bas dans la rue les terrasses des cafés, le boutiques de cd d’occasion, le salon de thé de Momo, les étudiants.
Je sais ce qui a changé : je suis de retour chez moi et j’habite enfin et vraiment ma maison.


25.5.04

Grosse fatigue 


Norman Hepple Ra - Friends - 1992.

Quatre jours passés au bord de l’océan, dans le pays vendéen de mon surfeur de mari. Nous avions quitté Paris crevés, découragés de la vie parisienne pour constater à nouveau, une fois arrivés, que la vie est bien douce là-bas. L’évidence de notre amertume et de notre insatisfaction jetée au visage, comme un soufflet. J’écrivais : Hier nous suffoquions, aujourd’hui je suis à la plage et je regarde les enfants s’ébattre au bord de l’eau. Je me rends compte que nous nous épuisons à vouloir vivre à Paris alors que nous ne profitons plus réellement de ses plaisirs faute de temps et d’argent et aussi depuis qu’on a un enfant. La pollution est rude, on se fait lourder les uns après les autres de nos boulots, tous les copains qui ont des gamins sont déjà partis depuis longtemps… La vie est trop chère.
Bref, on a furieusement envie de se tirer vivre là-bas, de créer nos propres tafs et d’en prendre pour vingt ans de crédits.


19.5.04

L'idéale maison 


Frans Masereel - La ville - 1925.

Je l’ai proférée en pierres sèches, ma maison,
pour que les petits chats y naissent dans ma maison,
pour que les souris s’y plaisent dans ma maison.
Pour que les pigeons s’y glissent, pour que la mi-heure y mitonne,
quand de gros soleils y clignent dans les réduits.
Pour que les enfants y jouent avec personne,
c’est-à-dire avec le vent chaud, les marronniers.

C’est pour cela qu’il n’y a pas de toit sur ma maison,
ni de toi ni de moi dans ma maison,
ni de captifs, ni de maîtres, ni de raisons,
ni de statues, ni de paupières, ni la peur,
ni des armes, ni des larmes, ni la religion,
ni d’arbres, ni de gros murs, ni rien que pour rire.
C’est pour cela qu’elle est si bien bâtie, ma maison.

Il y a de quoi boire et de gros biftecks dans ma maison .
De quoi rire et de quoi aimer et de quoi pas.
De quoi passer sa rage et apaiser son temps.
De quoi faire attention et de n’y prendre garde.
Des fenêtres pour obstruer, des portes qui ferment clair.
Des arbres sans horizon et des beaux. Des bêtes à toutes voix.

Il y a place pour des animaux anges dans ma maison.
Pour des anneaux parfaits, pour les rêves qui débordent.
Pour de petits cœurs, du genre : soupirs de veau.
Place pour le feu et pour les pierres.
Pour du nuage en foule et pour la dent des rats.
Il y aura place pour nous y étendre.

André Frénaud – Il n’y a pas de paradis.
1946 - 1950


14.5.04

André et Yvonne 



Mes grands-parents maternels, André et Yvonne, se voyant pour la première fois un soir de mai, dans la rue d’Isly, à Alger. Elle dira de lui qu’il était beau, élégant dans ce manteau en chevrons beiges si bien taillé. Il fumait d’un air un peu crâne sur le trottoir d’en face et elle ne voulait pas traverser sans avoir croisé son regard bleu et vif, sans qu’il l’accompagne dans le brouhaha de la rue. Elle dût lui donner son lumineux sourire, l’émotion fonçant un peu ses joues hâlées de sportive. C’était en 1937, elle était élève sage-femme, lui, avait étudié le droit et sciences-po à Paris et fait l’école de cavalerie de Saumur. Puis il y eut ce réveillon de 1938 à Intaya, près de la Pérouse dans ce café restaurant qui surplombait la mer. Yvonne en voiture avec ses amis Georges et Madeleine, passant devant le café des Facultés, Georges y voit André en terrasse, l’interpelle et l’invite à se joindre à eux. Le voilà qui s’engouffre dans l’auto et se place à l’arrière, à côté d’Yvonne, dans son parfum et les pans de sa robe rose.
La guerre éclata, ils pensaient qu’elle serait courte. André partira comme officier avec les Spahis, à cheval... Je me souviens du récit de la défaite, celui qu’il fit devant mon magnéto-cassettes, j’avais onze ans et je lui avais demandé de me raconter la guerre, pour l’école, pour le devoir de mémoire. Il avait parlé d’une voix brisée par l’émotion, presque inaudible. Nous étions seuls dans la salle à manger, porte fermée et moi, gênée devant cette douleur que je ne pouvais entendre et ses larmes. La plupart de ses hommes, morts , son bras droit arraché par une mitrailleuse allemande, l’amputation, puis le si long voyage en train, jusqu’à l’oflag IVD – à Hoyerswarda en Silésie, assis sur un tabouret que ses camarades avaient trouvé pour lui. Il apprit à écrire de la main gauche en recopiant un bouquin de Mauriac, opiniâtre, s’exerçant à retrouver le délié naturel de son écriture initiale, ne donnant aucunes nouvelles avant d'avoir obtenu satisfaction. Deux mois plus tard, Yvonne reçut une lettre mais il ne parlait pas de sa blessure, l’écriture était inchangée, elle ne sut rien.
Enfin un premier train rapatria les grands blessés. Ils passèrent par la Suisse, les habitants leur offraient du chocolat. En France, non, ils furent ignorés. ll revint à Alger, se cacha d’Yvonne, ne voulant pas lui infliger de vivre avec un infirme mais elle le retrouva, elle le voulait bien quand même, malgré son bras en moins, c'était lui qu'elle voulait épouser depuis leur rencontre ce soir de mai dans le brouhaha de la rue d'Isly.


10.5.04

Encore 


Yves Klein - FC-11 Anthropometry - Fire - 1961.

Aujourd’hui j’ai troqué, chez Gibert, de vieux livres oubliés et de la musique vaincue par les ans contre les livres des poètes. Je ne peux lire que cela. Me voilà étourdie, leurs mots, comme je les voudrais miens et je vous en abreuverai encore au fil des jours, entre les histoires à moi et les images de cette collection que j’accumulais depuis tant d’années sans trop savoir qu’en faire. Maintenant que j’ai trouvé dans l’œuvre alliée de quoi étayer l’idée, l'état de conscience du moment., les voilà qui défilent, échappées des classeurs, de leurs pochettes cristal où elles formaient, par groupe de quatre, un chant, des correspondances, des émotions premières où je me recompose.


Why and What 


Sean Scully - Why and What - 1988.

Parler donc est difficile, si c’est chercher… chercher quoi ?
Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses
qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent,
si c’est tresser un vague abri pour une proie insaisissable.

Si c’est porter un masque plus vrai que son visage
pour pouvoir célébrer une fête longtemps perdue
avec les autres, qui sont morts, lointains ou endormis
encore, et qu’à peine soulèvent de leur couche
cette rumeur, ces premiers pas trébuchants, ces feux timides
- nos paroles :
bruissement du tambour pour peu que l’effleure le doigt inconnu…
Philippe Jaccottet – Parler 7 – Chants d’en bas.


Ecstasy 


Eric Gill - Ecstasy
1910 -1911.

Du bonheur qui n’est que de l’anxiété différée. Du bonheur bleuté, d’une insubordination admirable, qui s’élance du plaisir, pulvérise le présent et toutes ses instances.
René Char – Fureur et mystère.

Parce que j’ai la tête vide et que mes propres mots m’échappent et se détournent,
je cherche ceux des autres, les valeureux, qui surent le dire, pour associer ensuite le poème à l’image et dans ce lien seulement, choisi pour sa résonnance, un peu de moi.


6.5.04

Les seins de glace 

Froid dans le dos...


4.5.04

A Sophie... 


"La sieste" - G. Caillebotte - 1877.

Je suis le gardeur de troupeaux.
le troupeau ce sont mes pensées
et mes pensées sont toutes les sensations.
Je pense avec les yeux et avec les oreilles
et avec les mains et les pieds
et avec le nez et avec la bouche.

Penser une fleur c’est la voir et la respirer
et manger un fruit c’est en savoir le sens.

C’est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
je me sens triste d’en jouir à ce point,
et couche de tout mon long dans l’herbe,
et ferme mes yeux brûlants,
je sens tout mon corps couché dans la réalité,
je sais la vérité et je suis heureux.

Fernando Pessoa – Le Gardeur de troupeaux – Poème IX.


3.5.04

Acolytes anonymes 


Jean-Vincent Senac
Les acrolitres - 1996.


Je fête l’anniversaire des 9 ans de ma capitulation. Celle de mai 1995.
Je me souviens si précisement de ce moment extraordinaire où je fis le pari de me tirer d’affaire. J’avais conduit MC à Gallardon un vendredi soir, dans son énorme Audi, blindée et moi au volant, blindée aussi. Je devais y passer le week-end au vert, sans dope. C’est la nuit suivante, celle du samedi au dimanche, qui marque un tournant radical dans mon errance. La nuit blanche de ma capitulation, où furieusement en manque, malade comme une chienne, en sueur, me retournant comme un crêpe dans mon lit trempé, je pleurais de désespoir. Je me suis trainée par terre et je me suis agenouillée, je me suis prosternée pour prier, je disais aide-moi je t’en supplie, je n’en peux plus, je t’ai perdu depuis tant d’années…
Je suis restée prostrée jusqu’à l’aube. Au matin j’étais une loque mais je sentais à nouveau cette douceur au fond de moi, le secret meurtri d’avoir avoué enfin, d’avoir rendu les armes, vaincue, atteint le point de non retour.
Je suis revenue à Paris avec un neveu de MC, sa femme et leurs enfants, Yves Duteil et sa guitare qui le démange à fond les ballons dans la caisse, toute la famille chantant en cœur, le voyage fut un vrai cauchemard. Quand j’y pense maintenant ça me fait marrer… Débarquée à Paris, je filais rue du Ruisseau chercher ma came mais elle n’avait déjà plus le même goût.
Le surlendemain, Julien me téléphona au bureau. En substance :
Alors, ça va ? toujours dans la défonce ?
Tu appelles pour te foutre de moi ?
Non, je voulais juste savoir si tu étais prête à arrêter.
Je n’en peux plus pour te dire les choses franchement.
Alors viens vendredi soir à 20h30 à la réunion Narcotiques Anonymes de la rue des Amandiers.
Viens, tu n’as plus rien à perdre.

J’y suis allée. J’ai bien fait.


1.5.04

1er mai 


Paella Chimicos


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