29.4.04
Parler
"The Untalented Artist" 1981 - 1988
Ilya Kabakov
Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a pu même demander
à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écrits de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.
Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.
Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche
en déchirant les brumes dont on s’enveloppe,
abattant un à un les obstacles, traversant,
la distance de plus en plus faible – si près soudain
qu’on ne voit plus que son mufle plus large
que le ciel.
Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.
Philippe Jaccottet - Chant d'en bas - 1977.
27.4.04
Tempête sous un crâne
"Skull" - Andy Wharol - 1976.
J’ai pris la décision d’arrêter, dans ce blog, le récit de Feeling like a rolling stone. Il est loin le temps des souvenirs de mon enfance iranienne, maintenant et pendant 7 ans il s’agira de came et tout cela est moche et sans intérêt. Je me suis droguée pendant toutes ces années, j’ai perdu un amour et des amis chers, beaucoup de temps et un argent fou mais surtout je me suis fait un mal de chien, un mal que je ne souhaiterais même pas à mon pire ennemi si seulement j’en avais un. J’ai fait tout ce que je n’aurais jamais imaginé faire pour me procurer de la drogue et je suis fatiguée d’en payer encore le prix aujourd’hui bien que tout cela soit fini..
Et puis je n’ai pas envie de vous livrer ce que fut ma déchéance aussi digne soit elle. Pour l’indicible je posterai des poèmes.
23.4.04
lerouge, les clients et la vierge
Regina Poloniae.
Je vois toutes sortes de gens chez joe l'encadreur. Nous avons eu la visite de Sarah M. C’est une cliente régulière mais c’est la première fois que je la voyais. Elle apportait des photos N&B des enfants d’une famille amie. J’avais envie de lui dire qu’adolescente, j’adorais ses photos, mais je n’ai pas osé, peut-être m’aurait-elle dit et maintenant que vous êtes une femme les aimez-vous toujours ? Quel embarras. Une dame est venue chargée d’une vénus blonde, nue et totalement épilée sortant d’un étang vert, un grand pastel gondolé qu’il a fallu décoller de son support et restaurer. Maintenant elle trône sur la presse, ses chairs sont lisses et fraîches. Monsieur Lerouge est passé, accompagné de son fils. Il apportait dans une chemise cartonnée, soigneusement préparés, une vingtaine de cartes et de dessins qu’il nous présenta, ému, comme autant de témoignages de moments heureux, moments si doux, si loin maintenant, c’était à Cythère, des gens plus jeunes et pourtant … depuis, chaque année, ils m’envoient une carte de vœux, un gribouillis, un petit quelque chose, ce n’est rien mais moi j’aime bien, je ne les ai jamais revus, je voudrais que tout cela soit encadré à peu près dans le même format. J’ai senti qu’il n’était pas heureux, il nous parlait de sa nostalgie et de son livre, un pavé de 500 pages que personne de son entourage n’avait lu, je le sentais seul et un peu pathétique avec ses souvenirs. Je travaille pour ses souvenirs depuis deux jours, des petits encadrements tous simples mais qui demandent autant de temps que les grands. Une cliente une peu désagréable aussi, une qui fit une grimace de dépit alors que je l’accueillais pendant que joe était occupé à coller une grande photo de gamins cambodgiens rieurs : le patron n’est pas là ? c’est que j’ai mes habitudes ! il arrive dans un instant. Je retourne aux grigris de Monsieur Lerouge avec soulagement, à la radio passent des chants grégoriens. Il y a aussi ce couple de psychanalystes effondrés : leur fille part se marier à un américain et leur fils s’installe en Australie avec son amie, c'est dur, nous ne pourrons voir nos futurs petits enfants, c’est si loin… Je vois défiler les gens du quartier : l’ancien rocker alcolo qui vend l’Humanité le dimanche au marché, le retraité d’en face qui descend toujours à la même heure pour faire pisser son beau chien noir, les petites mamies allant par deux, ma copine Chéryl qui a finalement trouvé un appartement à louer et qui me fait signe en passant, le serveur du café du coin avec sa casquette, des enfants en sortie avec les animateurs du centre aéré, c’est super on va au pestacle et leurs rires qui dévalent la rue le long de l’étroit trottoir où ils se serrent par deux.
J’aime cette vierge aux joues griffées, trouvée dans la boutique de bondieuseries de la place Saint-Sulpice, sa cuirasse de pierres et d’or me donne envie de gratter pour savoir ce qu’il y a derrière.
16.4.04
Hommage et Famine
Tzigane Caldarari - photo Antoine Schneck.
Femme qui vous accordez avec la bouche du poète, ce torrent au limon serein, qui lui avez appris, alors qu’il n’était encore qu’une graine captive de loup anxieux, la tendresse des hauts murs polis par votre nom (hectares de Paris, entrailles de beautés, mon feu monte sous vos robes de fugue), Femme qui dormez dans le pollen des fleurs, déposez sur son orgueil votre givre de médium illimité, afin qu’il demeure jusqu’à l’heure de la bruyère d’ossements l’homme qui pour mieux vous adorer reculait indéfiniment en vous la diane de sa naissance, le poing de sa douleur, l’horizon de sa victoire (…)
Fureur et mystère - René Char
Feeling like a rolling stone 16 - Paris 2
Victorian Floral Designs
F. Edward Hulme - 1880.
Je suis donc retournée vivre dans ce bel appartement de la rue de rivoli. MC y vivait depuis toujours avec son amie So et le fils unique de celle-ci, Beus de trois ans mon cadet, une sorte de frangin. Il avait une chambre au dernier étage, qui donnait sur l’escalier de service. On pouvait monter sur le toit de l’immeuble. Je retrouvais donc la chambre que j’occupais 9 ans plus tôt et cette vie bizarre, ornée de choses précieuses et rares, hors des réalités, des gens riches, ces dîners très tardifs, cuisinés avec goût et toujours terriblement arrosés, rassemblant toutes sortes d’amis, de tronches, d’intellectuels, de chercheurs en tous genres glanés au gré des réunions éditoriales. Il y avait des rires et des pousses-cafés pris dans le salon où la vue sur le Louvre et St Germain l’Auxerrois était superbe. Le samedi, nous allions au marché de la rue Montorgueil et c’était bonbance, beaucoup de fleurs et de viande et de fromages et de vin. Beus, étudiant en arts graphiques, très parisien et branché aussi avait une palanquée de copains que je rencontrais lors des répétitions du groupe de funk dont il était le batteur, répétitions qui avaient lieu dans la cave de l’immeuble, spécialement aménagée et insonorisée. J’aimais bien y descendre pour les écouter, ils jouaient bien, ils mettaient la pêche. J’ai donc fréquenté une bande de jeunes dans le rôle de la grande sœur, de la copine plus âgée qu’on emmène et j’étais bien heureuse de ne plus être seule. Je trouvais qu’ils étaient bien gâtés tous, fils de peintres, d’acteurs, de musiciens…brillants ou ça dépend, marchant sur leurs traces, des héritiers plutôt friqués, mal élevés, cultivés, individualistes à outrance et assez insouciants. J’avais du mal à trouver ma place, on me demandait ce que je faisais et je répondais : des études de wonder secrétaire ahahah. J’avais honte de ne rien créer. Quelle frustration. Je sortais sans convictions avec O. un musicien sympa, un garçon plus jeune,. un peu paumé qui vivait dans une chambre de bonne minuscule rue du Temple avec son chat Batman et son Fender. Je pris un bain de musique. C’est bizarrement le type avec lequel j’ai le plus voyagé, en Italie et en Yougoslavie, pourtant ce n’est pas celui auquel je pensais pendant ce beau voyage de l’été 1988. Je pensais à ce mec chez qui nous étions allés prendre une petite cargaison de truc de contrebande à fumer avant de partir. Celui de la bande des grands du 28. Ce type qui accompagnait Simon lorsque nous les avions rencontrés rue du Louvre, ce type aux joues creuses dont j’étais tombée amoureuse, hop, happée au premier regard. O. m’avait dit : Boss prend de l’héro. Mais je savais que je quitterai O. Plus tard Simon me dira : Boss est un tox, tu vas souffrir. Cela m’était bien égal. Je n’imaginais pas ce que serait d’aimer quelqu’un qui se drogue. Je ne savais presque rien de lui. Sa tête était belle, masculine et brune, pommettes saillantes et sous la tempe une petite douceur, un sang inconnu. Ses yeux étaient verts, d’une couleur proche du glauque, aux reflets changeants, opaques ou intenses. Sa bouche s’étirait en un sourire jouisseur de chat. Il avait la démarche et la cambrure africaine, l’élégance du pas et le chic pour tenir sa cigarette. Quand on s’était pointés chez lui, il revenait d’Espagne. Il l’a racontait bien. On a fumé les cigarettes, elles avaient un goût de voyage, on s’est un peu tassés, noyés dans leur volutes. J’aimais bien chez lui, l’affiche Delaunay. Celle là je m’en souviendrai. Elle représentait la Tour Eiffel, c’était une érection urbaine vacillante, un phallus halluciné de couleurs. Le 10 septembre, j’ai organisé une fête pour mes 21 ans et pendant cette soirée je me suis jetée dans la gueule du loup.
15.4.04
black and white
Je suis depuis quatre jours sans lui. Je parle de mon fils et je ne sais que faire de moi, je bricole, je répare de petites choses dans l’appartement, je range et je nettoie sa chambre. Là, derrière le lit, j’ai retrouvé plein de trucs égarés et puis aussi des papiers de bonbons bien planqués. Il me manque, pourtant je l’attendais cette semaine de vacances, je pensais pouvoir me reposer de lui, mais c’est le contraire. Son père est malade, rien de très alarmant, nous ne sortirons donc pas, j’aurais voulu aller au ciné ou au restau ou les deux, pour une fois. J’ai peur, de je ne sais quoi, de tomber gravement malade, de ne plus gagner assez d’argent, ou de me retrouver seule avec mon fils et de perdre pied.
Hier, la sœur et le frère de l’ex-amie de mon mec sont morts dans un accident de voiture près d’Angers : une retraitée conduisait sur l’autoroute en sens inverse. Et c’est toujours les jeunes qu’on emmerde sur la route et ailleurs. Les flics feraient mieux de faire repasser quelques tests de conduite à tous ces croulants blindés qui roulent dans leurs grosses caisses en yoyotant de la touffe.
Je suis inquiète aussi pour mon amie afro-américaine Chéryl et sa petite fille qui risquent d’être expulsées. Elle ne trouve rien à re-louer dans le quartier et, sans boulot, elle est dans une situation plus que précaire. Elle ne veut pas retourner aux USA et dit que l’administration Bush est en train d’instaurer un régime néo-fasciste depuis le 11 septembre.
Je devais voir plein d’expos, courir à « la chasse aux tendances » pour mon taf chez joe et je n’ai rien fait de tout cela. J’ai préféré me débarrasser de la poussière et mettre un nouveau rideau à la fenêtre de notre chambre.
J’ai rêvé que je consolidais un crâne, en fixant sur la jointure des masses osseuses, une fine bande de laiton passée à l’eau de tourmaline. Je le faisais avec précision comme lorsque je fabriquais cette petite vitrine carrée, en verre, la semaine dernière. Je lui ai même fait un socle en bois que j’ai teinté, ciré et poli.
J’ai une folle envie d’acheter des fringues, des plantes et d’autres fleurs encore à mettre sur ce balcon, mais je n’ai pas de ronds. Je vais me promener à la Samaritaine, juste pour m’éblouir, pour toucher, palper l’immense abondance, le choix, le luxe, tout ce qui tente jusqu’à la nausée. Evidemment je n’achète rien d’autre que le tuyau de douche dont nous avions besoin et c’est très bien comme ça.
4.4.04
Punk girls
Kira – Black Flag – USA.
J’ai passé une bonne partie de ma soirée d’hier à regarder les photos de punk girls sur panx.net
Certaines de ces filles m’ont réconciliée avec un truc de rockeuse que je dois avoir dans le bide même si je ne sais pas jouer de guitare, ni chanter. Je siffle, en revanche, très bien. Je sais imiter le chant des oiseaux ou celui des peintres en bâtiment italiens.
Mais là n’est pas mon propos.
Pas mal de ces photos (et elles sont des centaines) m’ont retournée, émue, comme si je retrouvais un regain d’affection pour mes sœurs, pas mes petites sœurs c’est évident, et pas celles des magazines, mais les autres, celles qui savent, entre autres choses, hurler dans des salles enfumées et se démener sur une batterie, celles qui ont su former un groupe, une bande de filles, moi qui n’ai fréquenté que des bandes de loups. Elles sont là, souvent belles, prises à la volée d’un concert, dans le mouvement et la sueur. Elles tiennent leur guitare comme une arme.
Je vous ai fait une petite sélection. Alors cliquez au hasard et sur :
Alaine - Rosa 1 - Saira - Sandra - Sarah 6 - Sasha - 7 year Bitch - Sharin
Total Resistancia - Valentina - Valérie 3 - Velvet Underground (Maureen)
Vendetta 2
3.4.04
Feeling like a rolling stone 15 - Paris 1
Vassily Kandinsky – Les Corbeaux – 1907.
Je regrette qu’il n’y ait pas plus de communication dans la famille dont je viens. C’est une famille dans laquelle on ne parle pas vraiment de soi. On garde le sourire, le fameux « Keep Smiling » qui était encadré dans la chambre de mes grands-parents. On fait bonne figure, on se met un coup de pied au cul et lorsqu’il y a un évènement dur, on fait comme si rien n’avait changé même quand la douleur est intense. Il s’agit d’une stratification familiale de silences. Alors toi tu restes là, dans le manque de mots, tu es celle qui va évidemment surpasser l’épreuve, parceque ton amour de la vie est vachement plus fort que ton instinct de mort. J’ai échoué à la session de septembre pour le passage en 3ème année. Pas de bol, la direction de l’IEP, voulant s’aligner sur le niveau de Paris avait redressé le niveau et il était maintenant interdit de redoubler. J’ai loupé mon passage à… un quart de point. J’ai cru m’évanouir devant le panneau d’affichage : NAR non admise à redoubler. Stupeur de l’échec. « Tu n’as pas assez travaillé » m’a dit ma mère au téléphone, de Libreville. J’étais dans une cabine téléphonique du cours Bérriat, je tanguais d’angoisse. Une boule m’était apparue à la base du cou, douloureuse comme un goitre. J’ai quitté Grenoble. J’ai débarqué avec ma cantine chez une amie d’Angola qui vivait à Paris dans un petit studio rue Vercingétorix. J’ai tenté de m’inscrire en fac de droit à Tolbiac, mais nous étions fin septembre et les inscriptions étaient closes. J’assistais quand même aux cours en amphi mais quel bordel, on n’entendait rien, il fallait se pointer une heure à l’avance pour avoir une place. Sciences po c’était du luxe à côté. Quelques semaines plus tard mon père m’a téléphoné du Gabon pour me dire qu’il s’était entendu avec MC, pour que je vive chez elle, rue de rivoli, comme en 1979 après Téhéran et qu’il m’avait trouvé une école, une école d’assistantes de direction trilingue. Un truc intensif d’un an. Comme je ne savais plus, j’ai dit oui et puis, je n’avais pas le choix. Quelle dégringolade. Et il ne faudra pas vous endormir sur vos lauriers m’avait prévenue le directeur. Quel crétin. Je me suis retrouvée en cours avec une douzaine de filles de province, déprimées d’être loin de leurs familles et sacrément coincées mais on s’aimait bien. Nous apprenions toutes les techniques d’organisation et de secrétariat des wonder women de bureau… et aussi la sténo. Vermicelles du secret et de l’efficacité.
