31.1.04
Respekt !
28.1.04
Feeling like a rolling stone 7 - Angola 4
Je me souviens d’un soir de Noël à Luanda.
Nous nous rendions chez des amis belges pour y fêter le réveillon. Nous sommes passés aux abords d’un grand magasin d’Etat devant lequel une foule s’agglutinait. L’atmosphère était très tendue, tout à coup je vis des gens se battre à coups de barres de fer, le magasin ouvrait enfin et tous voulaient entrer acheter un peu de cet arrivage exceptionnel : du poulet. Je vis une femme blessée jaillir de la foule avec un petit sac transparent plein d'une chair ensanglantée serré contre elle.
Ce genre de scène me déprimait beaucoup.
La compagnie faisait venir de la nourriture de France pour les familles d’expatriés.
Les produits proposés étaient très peu nombreux mais c’était déjà beaucoup mieux qu’au début de notre séjour où nous mangions la même chose que les angolais, c’est à dire du riz et du bacalhao (morue séchée) et des boîtes de conserve. Heureusement il existe des dizaines de recettes de bacalhao...Bientôt ce petit magasin fût ouvert aux employés angolais de la compagnie. Ils pouvaient y acheter pour environ 30% de leur salaire. Ils étaient ravis de pouvoir se procurer des biens introuvables dans Luanda... surtout pour les revendre au marché noir.
Lors d’un séjour fait dans la région de Piedras Negras à l’intérieur du pays, nous fûmes reçus par des prêtres catholiques angolais très pauvres qui nous reçurent avec une hospitalité touchante. Ils nous invitèrent à partager leur repas autour d’une grande table dressée avec beaucoup de soins. La nourriture était absolument infecte et j’eus le plus grand mal à honorer ce plat de fête sans avoir de nausées. Pourtant je ne suis pas une fille qui fait des chichis. J’avais si honte de moi... Je crois que c’est le pays où j’ai toujours senti cette honte, celle d’être une blanche qui bouffe dans un pays où on crève la dalle, honte que nous ayions une femme de ménage et un boy, honte, honte d’avoir autant de chance : la chance d’aller à l’école, d’être soignée, d’avoir de la musique et quelques robes et un jean Lee, honte de pouvoir monter sur un bateau à moteur, honte de tout. Alors je suis définitivement restée quelqu’un de simple et je n’aspire qu’à ça et aussi tant que je peux à une certaine humilité.
Benjamin est né le 17 décembre 1981. Ma mère est revenue de France avec Juliette et lui deux mois après sa naissance. Je trouvais que c’était un bébé particulier, il avait quelque chose de différent, d’intelligent, un regard plus spirituel, quelque chose... Maintenant, nous étions encore plus serrés dans la R18 Break, les préparatifs pour la plage étaient plutôt folklos : les quatre enfants à l’arrière et sur nos genoux, le couffin où dormait le petit frère, la planche à voile, les glacières et tous le bordel. Nous étions heureux. Les gens trouvaient que mes parents faisaient beaucoup d’enfants mais je m’en foutais.
Après cette période, je ne sais pas ce qui s’est passé mais les calamités se sont abattues sur notre famille....
Nous nous rendions chez des amis belges pour y fêter le réveillon. Nous sommes passés aux abords d’un grand magasin d’Etat devant lequel une foule s’agglutinait. L’atmosphère était très tendue, tout à coup je vis des gens se battre à coups de barres de fer, le magasin ouvrait enfin et tous voulaient entrer acheter un peu de cet arrivage exceptionnel : du poulet. Je vis une femme blessée jaillir de la foule avec un petit sac transparent plein d'une chair ensanglantée serré contre elle.
Ce genre de scène me déprimait beaucoup.
La compagnie faisait venir de la nourriture de France pour les familles d’expatriés.
Les produits proposés étaient très peu nombreux mais c’était déjà beaucoup mieux qu’au début de notre séjour où nous mangions la même chose que les angolais, c’est à dire du riz et du bacalhao (morue séchée) et des boîtes de conserve. Heureusement il existe des dizaines de recettes de bacalhao...Bientôt ce petit magasin fût ouvert aux employés angolais de la compagnie. Ils pouvaient y acheter pour environ 30% de leur salaire. Ils étaient ravis de pouvoir se procurer des biens introuvables dans Luanda... surtout pour les revendre au marché noir.
Lors d’un séjour fait dans la région de Piedras Negras à l’intérieur du pays, nous fûmes reçus par des prêtres catholiques angolais très pauvres qui nous reçurent avec une hospitalité touchante. Ils nous invitèrent à partager leur repas autour d’une grande table dressée avec beaucoup de soins. La nourriture était absolument infecte et j’eus le plus grand mal à honorer ce plat de fête sans avoir de nausées. Pourtant je ne suis pas une fille qui fait des chichis. J’avais si honte de moi... Je crois que c’est le pays où j’ai toujours senti cette honte, celle d’être une blanche qui bouffe dans un pays où on crève la dalle, honte que nous ayions une femme de ménage et un boy, honte, honte d’avoir autant de chance : la chance d’aller à l’école, d’être soignée, d’avoir de la musique et quelques robes et un jean Lee, honte de pouvoir monter sur un bateau à moteur, honte de tout. Alors je suis définitivement restée quelqu’un de simple et je n’aspire qu’à ça et aussi tant que je peux à une certaine humilité.
Benjamin est né le 17 décembre 1981. Ma mère est revenue de France avec Juliette et lui deux mois après sa naissance. Je trouvais que c’était un bébé particulier, il avait quelque chose de différent, d’intelligent, un regard plus spirituel, quelque chose... Maintenant, nous étions encore plus serrés dans la R18 Break, les préparatifs pour la plage étaient plutôt folklos : les quatre enfants à l’arrière et sur nos genoux, le couffin où dormait le petit frère, la planche à voile, les glacières et tous le bordel. Nous étions heureux. Les gens trouvaient que mes parents faisaient beaucoup d’enfants mais je m’en foutais.
Après cette période, je ne sais pas ce qui s’est passé mais les calamités se sont abattues sur notre famille....
Assedic et colegram
J’écoute Radiohead tout en rassemblant tous les papiers nécessaires pour mon dossier Assedic, j’ai rendez-vous demain. Je sais c’est un peu sombre d’écouter ce genre de musique en accompagnement mais ça colle bien avec mon anxiété du moment. Et puis, plus je l’écoute et plus j’aime ce disque. Il appelle à fermer un moment les yeux et à retrouver l’étreinte du vide tout en m’insufflant une sorte d’excitation adolescente intolérable. Celle qui déborde de tous nos pores et dont on ne sait que faire. Je m’en suis furieusement rongé l’ongle du pouce gauche jusqu’au sang.
Paquet de cigarettes produites par BNZ, les Chantiers pétroliers de Bakou.
Paquet de cigarettes produites par BNZ, les Chantiers pétroliers de Bakou.
27.1.04
marocco 70
25.1.04
Feeling like a rolling stone - 6 - Angola 3
La femme du patron avait commandé une voiture japonaise de sport. C’était une femme blonde, très parisienne, elle roulait dans la ville et le long des bidonvilles dans sa belle auto blanche, si blonde dans son auto si blanche
Nous avons déménagé quelques mois après notre arrivée. La nouvelle maison était plus grande mais sinistre. Elle avait été décorée d’une façon épouvantable par le médecin portugais qui y vivait avant l’indépendance. Sur tous les murs du salon et de l’immense salle à manger étaient exhibés d’énormes trophées de safari. Ainsi nous dînions sous le phacochère et rangions les k7 sous l’impala. Des défenses d’éléphant sculptées étaient présentées dans les vitrines de meubles encombrants et. partout un délicieux papier peint à rayures vert caca d’oie et rouge vin du plus pur style notaire de province véreux des années 70 rendait l’atmosphère de ce salon africain plus douteuse encore.
J’avais une chambre au rez-de-chaussée, le reste de la famille était installée au premier, un large vestibule tendu de vert sombre desservait à droite, la chambre des parents, la chambre de Juliette puis au fond, la piaule de mes frères. Le jardin, une fois de plus avait été complètement bétonné et agrémenté de bacs en ciment hideux. Au fond il y avait un poulailler où deux poules vivotaient sous la tôle ondulée. Un jour une grosse mangouste les dévora, on ne retrouva qu’une large traînée de sang. Je ne vous parle pas des bêtes super sympas comme les moustiques et les blattes géantes volantes et les araignées. Tous les soirs avant de me coucher je Baygonisais ma chambre, la maintenais fermée pendant 20 minutes puis passais carrément l’aspirateur pour évacuer les cadavres de moustiques et autres bestioles. Nous avions la climatisation ce qui était un luxe absolu dans cet ancien quartier résidentiel portugais où des familles angolaises très pauvres s’étaient installées. La maison voisine avait été réquisitionnée par le Parti et les femmes du MPLA y chantaient inlassablement la litanie des chants du 1er mai en frappant dans leurs mains et sur leurs cuisses recouvertes de boubous à l’effigie de Karl Marx. Il était très rare d’entendre de la musique car les gens n’avaient pas de postes de radio et pas de piles. Mais quand c’était la fête ça ondulait sérieusement sur un mérengué mis à fond la caisse qui te collait rapidement mal au crâne. Dans la ville les soldats étaient rois et ils étaient souvent saouls, on disait qu’ils se défonçaient en mettant de vieilles piles électriques à macérer dans les fûts de bière Sagrès importées du Portugal. Il y avait beaucoup d’ accidents. J’avais maintenant quatorze piges, j’écrivais d’interminables lettres à mes amies de France où je leur racontais ma vie et la sensualité absolue de la plage. J’étais, comme tous les jeunes blancs là-bas, entièrement tributaire de taxi-maman pour me rendre chez une copine voir une vidéo ou pour aller me baigner. Après il y avait le couvre-feu alors je passais beaucoup.de temps à lire et à écouter en boucle les quelques K7 que j’avais (j’étais pauvre) : Genesis (avant Phil merci), Bowie, Deep Purple et Dire Straits oui et aussi Astor Piazzola. Mon père aimait Queen, j’ai toujours détesté ce groupe.
Ma mère attendait son cinquième enfant. Deux mois avant la date prévue de la naissance, elle est rentrée en France avec Juliette.
Nous avons déménagé quelques mois après notre arrivée. La nouvelle maison était plus grande mais sinistre. Elle avait été décorée d’une façon épouvantable par le médecin portugais qui y vivait avant l’indépendance. Sur tous les murs du salon et de l’immense salle à manger étaient exhibés d’énormes trophées de safari. Ainsi nous dînions sous le phacochère et rangions les k7 sous l’impala. Des défenses d’éléphant sculptées étaient présentées dans les vitrines de meubles encombrants et. partout un délicieux papier peint à rayures vert caca d’oie et rouge vin du plus pur style notaire de province véreux des années 70 rendait l’atmosphère de ce salon africain plus douteuse encore.
J’avais une chambre au rez-de-chaussée, le reste de la famille était installée au premier, un large vestibule tendu de vert sombre desservait à droite, la chambre des parents, la chambre de Juliette puis au fond, la piaule de mes frères. Le jardin, une fois de plus avait été complètement bétonné et agrémenté de bacs en ciment hideux. Au fond il y avait un poulailler où deux poules vivotaient sous la tôle ondulée. Un jour une grosse mangouste les dévora, on ne retrouva qu’une large traînée de sang. Je ne vous parle pas des bêtes super sympas comme les moustiques et les blattes géantes volantes et les araignées. Tous les soirs avant de me coucher je Baygonisais ma chambre, la maintenais fermée pendant 20 minutes puis passais carrément l’aspirateur pour évacuer les cadavres de moustiques et autres bestioles. Nous avions la climatisation ce qui était un luxe absolu dans cet ancien quartier résidentiel portugais où des familles angolaises très pauvres s’étaient installées. La maison voisine avait été réquisitionnée par le Parti et les femmes du MPLA y chantaient inlassablement la litanie des chants du 1er mai en frappant dans leurs mains et sur leurs cuisses recouvertes de boubous à l’effigie de Karl Marx. Il était très rare d’entendre de la musique car les gens n’avaient pas de postes de radio et pas de piles. Mais quand c’était la fête ça ondulait sérieusement sur un mérengué mis à fond la caisse qui te collait rapidement mal au crâne. Dans la ville les soldats étaient rois et ils étaient souvent saouls, on disait qu’ils se défonçaient en mettant de vieilles piles électriques à macérer dans les fûts de bière Sagrès importées du Portugal. Il y avait beaucoup d’ accidents. J’avais maintenant quatorze piges, j’écrivais d’interminables lettres à mes amies de France où je leur racontais ma vie et la sensualité absolue de la plage. J’étais, comme tous les jeunes blancs là-bas, entièrement tributaire de taxi-maman pour me rendre chez une copine voir une vidéo ou pour aller me baigner. Après il y avait le couvre-feu alors je passais beaucoup.de temps à lire et à écouter en boucle les quelques K7 que j’avais (j’étais pauvre) : Genesis (avant Phil merci), Bowie, Deep Purple et Dire Straits oui et aussi Astor Piazzola. Mon père aimait Queen, j’ai toujours détesté ce groupe.
Ma mère attendait son cinquième enfant. Deux mois avant la date prévue de la naissance, elle est rentrée en France avec Juliette.
24.1.04
1-2
23.1.04
Hota Nota
Je vous conseille les cigarettes Nota. Je viens de m’en fumer une et je me me sens mieux là, c’est déjà le dégel. Ce soir c’était modelage. 3 heures à essayer de donner à masses de glaise rouge la grâce absolument irrésistible d’un modèle absolument radieuse et nue. Je me sens donc un peu impuissante ce soir, un peu fourbue de cette tension vers l’envie de beauté, vers cette chair qu’il fallait juste toucher du regard pour en sentir les formes et la palpitation, le muscle et le mou, la légèreté et l’épaisseur… Il fait chaud dans cet atelier, dans les sous-sols du lycée henri 4, la pierre suinte, ça sent un peu le caveau, nous sommes une petite dizaine, le maître somnole dans son fauteuil dans un recoin, un peu caché, puis il se lève brusquement et fait le tour des tourettes en disant « attention, n’oubliez pas de vérifiez la courbe du dos du modèle, venez-voir par là, on fait le cornet, c’est la pause, Léone veux tu un thé ou un café ? » Je vais m’en griller une dans le cloître devant le monument aux morts.
Après je suis allée boire des bières avec une fille de l’atelier. Je me suis un peu fait chier mais avec la bière ça aide.
20.1.04
Let's go swimming
Ce soir j’ai un petit coup de blues, pfiou. C’est pas le tout d’encaisser l’annonce de son licenciement, il faut aussi en liquider le chagrin…du coup je traine une crève et une toux d’enfer. J’éructe, je crache et je peste. Je prépare aussi la suite de mon délirant parcours professionnel. Je suis à la fois pleine d’enthousiasme et d’espoir à l’idée d’apprendre un nouveau métier Et anxieuse bien sur parceque l’air du temps est au catastrophisme et qu’on nous jure que la France est foutue. Moi je ne veux pas y croire. Evidemment choisir l’artisanat après 13 années passées dans l’organisation de salons et d’expos, l’édition et la pub c’est comme quitter un monde un peu ‘surfait’ pour une matière plus roots, mais je ne cracherai pas dans la main qui m’a nourrie pendant tout ce temps.
En fait ce coup de cafard vient de ces interminables journées passées dans la boîte qui me vire aujourd’hui après plus de deux ans de bon boulot de bonne entente. Chacun sait dans son coin que je vais être obligée de partir, c’est le mutisme total, on me parle à peine et chacun fait semblant. Pourtant je ne suis pas misérable je ne pense pas faire pitié mais tout cela les gène et du coup ils sont très maladroits… Ils ont même tiré les Rois lorsque j’étais absente mercredi dernier. C’est moins craignos pour faire péter le champagne …
J’ai pas eu la couronne. Je erre donc de blog en blog, je passe ma journée entre les chiottes, le balcon où je fume des clopes avec mon pote Jihcé et la réserve où je fais semblant de ranger les archives. Bref mon poil se ternit. Vivement que j’attaque autre chose.
Pour la fille
11.1.04
Breaking the waves
L’énergie en vagues
Déborde
De l’endroit indiqué
Où je navigue serrée
Entre le temps invendu et
Celui que je brade
J’aime ton rire en nappes
Et le bruit que tu fais
J’ai de toi
A l’infini souhaité
9.1.04
Bad News
8.1.04
Ladyland
C’est un de mes disques préférés. Je regarde toujours les filles sur la pochette.
J’aime bien la fille brune aux cheveux longs à gauche, elle a un air doux un peu oriental, elle ressemble à Farah Pahlavi, la Chabanou d’Iran. Elle a de très beaux seins et des petits plis dans le cou, à rouler entre ses doigts
La blonde au premier plan a l’air stupide à moins que ce ne soit le maquillage un peu gras de l’époque qui l’enlaidisse. La fille noire est pas mal mais elle ne sourit pas non plus.
La fille de droite qui tient le portrait de Jimi a une curieuse poitrine pointue d’adolescente mais je l’imagine vieillissant mal. A l’arrière plan, la blonde de droite aurait pu tourner dans une film de Bergman peut-être, mais on ne la voit pas bien. Il reste celle du fond à gauche mais elle a un sourire... alcoolique. Non, je préfère celle qui a attiré la lumière.
Je me demande si elle a eu une aventure torride avec Jimi et ce qu’elle est devenue.
7.1.04
Girafe
mercredi joli
6.1.04
chicago - 1971
3.1.04
Feeling like a rolling stone - 5 - Angola 2
Je vous brosse un rapide tableau géopolitique de la situation. Evidemment ce n’était pas la joie, le pays, pourtant immensément riche en pétrole, en gaz et diamants se retrouvait exsangue, après une longue et meurtrière lutte pour l’indépendance, proclamée en 1975 par le Président Agostinho Neto.
A notre arrivée en septembre 1980, du faste de Luanda où la jet-set salazariste se pressait dix ans auparavant, ne restaient que des vestiges. Les portugais étaient partis et il semblait qu’avec eux, l’économie entière du pays se soit envolée.
La guerre civile faisait rage, la guerre froide avait trouvé une fois de plus un champ de bataille où semer la désolation la plus totale. Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA, parti unique marxiste-léniniste) dirigé par le Président José Eduardo dos Santos après la mort de Neto, se battait au sud contre les rebelles de l’UNITA (Union pour la libération totale de l’Angola) de Jonas Savimbi soutenus activement par l’Afrique du Sud et les Etats-Unis. Le MPLA pour sa part recevait l’aide de soldats cubains venus « défendre la révolution ». Ces cubains, âgés de 18 ans à peine étaient parqués dans un grand camp militaire sinistre, accablé de soleil et d’ennui, installé à la sortie de la ville, le long de la plage. Ils attendaient d’être envoyés au front à la frontière namibienne. Ils n’en revenaient pas ou bien terriblement bléssés ou mutilés par les mines. Des cadres soviétiques antipathiques et arrogants, gras et blancs étaient aussi présents, mais dans l’administration uniquement. Pour eux, les cubains n’étaient que de la chair à canon.
Dans ma rue les gamins avaient le gros ventre des affamés et croquaient des noix de kola. Les murs entourant les restes assoiffés de jardins s’effondraient du jour au lendemain. Partout des peintures de propagande représentant Marx, Engels et Neto. Tout manquait. Les magasins d’Etat étaient toujours vides. Toutes les boutiques étaient fermées. Il n’y avait rien à acheter, rien à vendre. Sauf à prix d’or au marché noir de Roque Santeiro. Des centaines de personnes s’y rendaient à pied le long de la dangereuse route principale qui longeait l’océan.
L’école de l’Alliance française était aménagée dans une jolie maison peinte en jaune d’ocre avec un jardin qui servait de cour de récré. Nous étions deux, trois par classe et nous partagions les pièces par niveaux. J’avais deux compagnons de 4ème, Isabelle et Hervé, enfants d’expatriés de la compagnie pétrolière concurrente. Nous suivions des cours par correspondance, nos copies partaient au CNED par la valise diplomatique. Nous n’avions quasiment aucuns contacts aves les angolais. Seule une bande de jeunes portugais restés à Luanda après l’indépendance constituait notre lot de copains. Ils erraient dans la ville sur leurs petites motos, défoncés à l’herbe, et venaient nous voir à la sortie de l’école. Ils nous faisaient danser dans les boums que nous organisions de temps en temps, avant le couvre-feu. Nous y retrouvions aussi quelques brésiliens, des belges, enfants d’expatriés eux-aussi. Ces petites fêtes étaient si précieuses pour nous. Nous y écoutions avidement tout le disco de l’époque, les Raper’s Delight, Bob Marley, pas mal de musique brésilienne, capverdienne et aussi du mérengué bien sur.
Le pays était vraiment magnifique, mais en raison de la guerre, nous n’avons pu y voyager beaucoup plus loin que dans un rayon d’environ 150 km autour de Luanda. Je me souviens d’avoir pleuré devant tant de beauté comme je me souviens d’avoir pleuré devant tant de misère et de souffrances.
La magnifique baie de Luanda s’éteignait à une cinquantaine de kilomètres au sud dans une anse marécageuse. Des palétuviers aux inquiétantes racines torturées bordaient la plage, d’énormes coquillages habités, de gigantesques crabes et des chiens errants faméliques et scrofuleux y survivaient eux aussi, on ne sait comment. Partout des oiseaux magnifiques. En face, s’étendait le ruban paradisiaque de la presqu’île chevelue de Mossulo où nous nous rendions en bateau à moteur le samedi matin avec d’autres familles pour y dormir sous une moustiquaire et y passer la journée du dimanche à faire du ski nautique ou de la planche à voile... Plus au sud, le long de la côte, le paysage changeait. D’imposants et presque attendrissants baobabs avec leurs troncs énormes en forme de cône et au feuillage pauvre peuplaient une savane aux couleurs douces de pelages félins. La terre de latérite coulait de falaises rouges et érodées, tombant à pic sur des plages de sable immenses et désertes où venaient pondre au début de l’automne des tortues géantes harassées. Les vagues y étaient dangereuses et les requins pullulaient. Nous retrouvions parfois les os de leurs mâchoires le long de la plage. L’eau était chargée de minuscules particules de mica qui blessaient la chair à force de bains trop longs. Les pêcheurs étaient très pauvres et se plaignaient des bateaux-suceurs russes qui décimaient les bancs de poissons en pêchant trop près des côtes.
Il n’y avait rien à faire d’autre que d’aller à la plage pour y faire de la planche à voile. La compagnie en avait fait venir quelques unes de France et aussi un catamaran Les sports nautiques constituaient nos seules activités. Nous organisions de mini régates Nous nous rendions au Km31 dès que nous pouvions.
J’espérais toujours que les cubains n’y seraient pas. Les soldats sortaient parfois du camps, entassés dans des camions, pour prendre un bain. Ils sautaient par grappes des véhicules, se déshabillaient rapidement et entraient dans l’eau pour y entourer les filles de façon pressante et obscène. C’était très angoissant. Au dessus de la plage vivotaient, dans les restes d’un petit club hippique, quelques chevaux fatigués que nous montions parfois et aussi une jument. Je vis un jour des soldats s’y accoupler, montés debout sur un tabouret après avoir docilement attendu leur tour.
A notre arrivée en septembre 1980, du faste de Luanda où la jet-set salazariste se pressait dix ans auparavant, ne restaient que des vestiges. Les portugais étaient partis et il semblait qu’avec eux, l’économie entière du pays se soit envolée.
La guerre civile faisait rage, la guerre froide avait trouvé une fois de plus un champ de bataille où semer la désolation la plus totale. Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA, parti unique marxiste-léniniste) dirigé par le Président José Eduardo dos Santos après la mort de Neto, se battait au sud contre les rebelles de l’UNITA (Union pour la libération totale de l’Angola) de Jonas Savimbi soutenus activement par l’Afrique du Sud et les Etats-Unis. Le MPLA pour sa part recevait l’aide de soldats cubains venus « défendre la révolution ». Ces cubains, âgés de 18 ans à peine étaient parqués dans un grand camp militaire sinistre, accablé de soleil et d’ennui, installé à la sortie de la ville, le long de la plage. Ils attendaient d’être envoyés au front à la frontière namibienne. Ils n’en revenaient pas ou bien terriblement bléssés ou mutilés par les mines. Des cadres soviétiques antipathiques et arrogants, gras et blancs étaient aussi présents, mais dans l’administration uniquement. Pour eux, les cubains n’étaient que de la chair à canon.
Dans ma rue les gamins avaient le gros ventre des affamés et croquaient des noix de kola. Les murs entourant les restes assoiffés de jardins s’effondraient du jour au lendemain. Partout des peintures de propagande représentant Marx, Engels et Neto. Tout manquait. Les magasins d’Etat étaient toujours vides. Toutes les boutiques étaient fermées. Il n’y avait rien à acheter, rien à vendre. Sauf à prix d’or au marché noir de Roque Santeiro. Des centaines de personnes s’y rendaient à pied le long de la dangereuse route principale qui longeait l’océan.
L’école de l’Alliance française était aménagée dans une jolie maison peinte en jaune d’ocre avec un jardin qui servait de cour de récré. Nous étions deux, trois par classe et nous partagions les pièces par niveaux. J’avais deux compagnons de 4ème, Isabelle et Hervé, enfants d’expatriés de la compagnie pétrolière concurrente. Nous suivions des cours par correspondance, nos copies partaient au CNED par la valise diplomatique. Nous n’avions quasiment aucuns contacts aves les angolais. Seule une bande de jeunes portugais restés à Luanda après l’indépendance constituait notre lot de copains. Ils erraient dans la ville sur leurs petites motos, défoncés à l’herbe, et venaient nous voir à la sortie de l’école. Ils nous faisaient danser dans les boums que nous organisions de temps en temps, avant le couvre-feu. Nous y retrouvions aussi quelques brésiliens, des belges, enfants d’expatriés eux-aussi. Ces petites fêtes étaient si précieuses pour nous. Nous y écoutions avidement tout le disco de l’époque, les Raper’s Delight, Bob Marley, pas mal de musique brésilienne, capverdienne et aussi du mérengué bien sur.
Le pays était vraiment magnifique, mais en raison de la guerre, nous n’avons pu y voyager beaucoup plus loin que dans un rayon d’environ 150 km autour de Luanda. Je me souviens d’avoir pleuré devant tant de beauté comme je me souviens d’avoir pleuré devant tant de misère et de souffrances.
La magnifique baie de Luanda s’éteignait à une cinquantaine de kilomètres au sud dans une anse marécageuse. Des palétuviers aux inquiétantes racines torturées bordaient la plage, d’énormes coquillages habités, de gigantesques crabes et des chiens errants faméliques et scrofuleux y survivaient eux aussi, on ne sait comment. Partout des oiseaux magnifiques. En face, s’étendait le ruban paradisiaque de la presqu’île chevelue de Mossulo où nous nous rendions en bateau à moteur le samedi matin avec d’autres familles pour y dormir sous une moustiquaire et y passer la journée du dimanche à faire du ski nautique ou de la planche à voile... Plus au sud, le long de la côte, le paysage changeait. D’imposants et presque attendrissants baobabs avec leurs troncs énormes en forme de cône et au feuillage pauvre peuplaient une savane aux couleurs douces de pelages félins. La terre de latérite coulait de falaises rouges et érodées, tombant à pic sur des plages de sable immenses et désertes où venaient pondre au début de l’automne des tortues géantes harassées. Les vagues y étaient dangereuses et les requins pullulaient. Nous retrouvions parfois les os de leurs mâchoires le long de la plage. L’eau était chargée de minuscules particules de mica qui blessaient la chair à force de bains trop longs. Les pêcheurs étaient très pauvres et se plaignaient des bateaux-suceurs russes qui décimaient les bancs de poissons en pêchant trop près des côtes.
Il n’y avait rien à faire d’autre que d’aller à la plage pour y faire de la planche à voile. La compagnie en avait fait venir quelques unes de France et aussi un catamaran Les sports nautiques constituaient nos seules activités. Nous organisions de mini régates Nous nous rendions au Km31 dès que nous pouvions.
J’espérais toujours que les cubains n’y seraient pas. Les soldats sortaient parfois du camps, entassés dans des camions, pour prendre un bain. Ils sautaient par grappes des véhicules, se déshabillaient rapidement et entraient dans l’eau pour y entourer les filles de façon pressante et obscène. C’était très angoissant. Au dessus de la plage vivotaient, dans les restes d’un petit club hippique, quelques chevaux fatigués que nous montions parfois et aussi une jument. Je vis un jour des soldats s’y accoupler, montés debout sur un tabouret après avoir docilement attendu leur tour.
2.1.04
2004
Les petits matins pétris dans la confusion des rêves et dans ce relent d’angoisse originelle permanente rendent encore plus aïgu ce sentiment de n’être presque rien, d’être ballotée par la vie, d’être sans cesse en devenir.
Le corps frissonne, la chair pique sous la morsure du froid puis, brusquement devient moite une fois le premier café bû et à cause du manque de sommeil.
Déjà je fume et mes doigts tremblent en tenant mon stylo, anxieux de dire cet amas disloqué d’espoir et d’amertume, cette faim d’achèvement et ce scepticisme constant qui stérilise mes projets.
Je voudrais cette année être une femme libre.
J’ai entrepris de raconter ma vie en injections saccadées dans mon ordinateur.
J’en pleure et j’en ris et aussi j’ai très peur. Je suis douce et brutale, je m’étend et je coupe ensuite en tranches ces exils constants et le déracinement perpétuel qui me firent rouler vers les excès les plus âpres de la toxicomanie, vers l’isolement muet et fatal où je me suis alors murée alors que j’aimais tant la vie, persuadée de n’être capable de rien et de ne valoir pas grand chose, comme écrasée par autant de cicatrices aux lèvres mal jointes que je croyais vaincues par la force, par la frime de la bonne humeur et de l’humour noir alors qu’il n’en était rien et qu’il me suffisait d’en parler pour sentir à nouveau ce tremblement et cette émotion secouer tout mon corps à m’en faire bégayer.
Je me souhaite d’achever cette reconstruction sans rien oublier, sans rien taire, sans omettre de dire le trouble, le magnifique et ce à quoi j’oserai prétendre, ce que je voudrais, si seulement je le savais…
A vous, mes quelques lecteurs, je vous souhaite une année douce et pleine comme une joue d’enfant
Le corps frissonne, la chair pique sous la morsure du froid puis, brusquement devient moite une fois le premier café bû et à cause du manque de sommeil.
Déjà je fume et mes doigts tremblent en tenant mon stylo, anxieux de dire cet amas disloqué d’espoir et d’amertume, cette faim d’achèvement et ce scepticisme constant qui stérilise mes projets.
Je voudrais cette année être une femme libre.
J’ai entrepris de raconter ma vie en injections saccadées dans mon ordinateur.
J’en pleure et j’en ris et aussi j’ai très peur. Je suis douce et brutale, je m’étend et je coupe ensuite en tranches ces exils constants et le déracinement perpétuel qui me firent rouler vers les excès les plus âpres de la toxicomanie, vers l’isolement muet et fatal où je me suis alors murée alors que j’aimais tant la vie, persuadée de n’être capable de rien et de ne valoir pas grand chose, comme écrasée par autant de cicatrices aux lèvres mal jointes que je croyais vaincues par la force, par la frime de la bonne humeur et de l’humour noir alors qu’il n’en était rien et qu’il me suffisait d’en parler pour sentir à nouveau ce tremblement et cette émotion secouer tout mon corps à m’en faire bégayer.
Je me souhaite d’achever cette reconstruction sans rien oublier, sans rien taire, sans omettre de dire le trouble, le magnifique et ce à quoi j’oserai prétendre, ce que je voudrais, si seulement je le savais…
A vous, mes quelques lecteurs, je vous souhaite une année douce et pleine comme une joue d’enfant

